Bien que mon père fréquentât la synagogue chaque matin, on ne pouvait pas le qualifier de pratiquant : il ne portait pas la Kippa et sa pharmacie restait ouverte sept jours sur sept. A l’époque (fin des années 50, début des années 60), les pharmacies ne ressemblaient pas à celles de maintenant.

Les médicaments n’étaient pas vendus en boîtes toutes prêtes, il fallait concasser les ingrédients à la main et calculer les doses exactes pour chaque client. De fait, mon père servait pratiquement de docteur pour les clients qui lui demandaient conseil. On peut dire qu’il vivait dans ce magasin et ma mère l’y aidait souvent.

Nous n’étions pas Loubavitch mais, avec le temps, mon père développa une certaine relation avec le Rabbi et ma mère avec la Rabbanit ‘Haya Mouchka. Celle-ci venait souvent à la pharmacie pour acheter des médicaments – pas spécialement pour elle-même ou le Rabbi mais pour d’autres personnes. Elle emmenait parfois ma mère dans sa voiture pour faire des courses dans le quartier. Souvent elles m’emmenaient.

Mon père avait de grandes discussions avec le Rabbi. Parfois il me prenait avec lui mais j’étais jeune et leurs conversations philosophiques ou économiques ne m’intéressaient pas. Je restais dehors et jouais au ballon. Mais à partir du jour où j’ai brisé une fenêtre, on ne me laissa plus venir…

Le Rabbi tentait de convaincre mon père de fermer le magasin Chabbat. Mon père prétendait que les gens dépendaient de lui et qu’en préparant des médicaments, il contribuait à sauver des vies. Mais le Rabbi insistait : « Vous pouvez fermer Chabbat ! Les gens qui viennent à la pharmacie ne sont pas en danger de mort ! C’est important pour votre âme juive de fermer le Chabbat et vous irez mieux sur le plan spirituel ! ».

Mais bien sûr, le samedi était surtout le jour le plus rentable pour un pharmacien. Les gens ne travaillaient pas et en profitaient pour faire leurs courses. Donc mon père ne fermait pas le magasin et le Rabbi continuait à argumenter avec lui à ce sujet.

Puis un Italien ouvrit une pharmacie non loin de là et le Rabbi en profita pour faire réaliser à mon père que les gens ne dépendaient plus de lui : l’autre pharmacie était ouverte 24 heures sur 24, sept jours sur sept et quelqu’un d’autre pouvait donc « sauver des vies ».

Acculé, mon père protesta cependant : « Mais qu’en sera-t-il de ma Parnassa ? Le samedi est le jour qui me procure plus de rentrées que tous les autres jours de la semaine ! ».

Le Rabbi répondit par une lettre :

« A propos de la question de la Parnassa et l’effet immédiat que la fermeture Chabbat et les jours de fêtes juives aurait sur vos affaires, il est important de réaliser… que ce qui compte vraiment, ce n’est pas tant la quantité d’argent qui est gagnée mais la façon dont cet argent sera utilisé. Toute personne sensée préférera gagner moins mais utiliser ses gains pour des dépenses saines et agréables plutôt que gagner davantage et dépenser cet argent chez le docteur entre autres : car alors, il y a non seulement les dépenses mais aussi le trouble et la douleur que cela implique, D.ieu préserve ! A y bien réfléchir cependant, on doit garder à l’esprit que l’argent gagné d’une façon contraire à la Loi Divine ne peut pas servir à des buts utiles ; le gain apparent n’est qu’illusoire et même pire ! Donc, de quelque point de vue qu’on se place (religieux, moral ou économique), il n’existe aucune justification pour garder votre magasin ouvert Chabbat et les jours de fêtes juives et cela ne présente aucun intérêt pour vous. Par contre, obéir à la Loi Divine vous apportera d’autres bénédictions, pour une bonne santé et la prospérité, aussi bien matérielle que spirituelle ». Le Rabbi concluait sa lettre avec des bénédictions pour la fête de Pessa’h qui approchait avec ces mots : « Puisse la saison de notre liberté vous apporter à vous ainsi qu’aux vôtres, une pleine mesure de libération de tous doutes et anxiétés et la véritable libération dans le plein sens du terme… ».

C’est ce qui convainquit mon père de fermer la pharmacie le Chabbat.

Quant à moi, je commençai assez jeune à graviter autour des Loubavitch. Quand j’étais un adolescent, de nombreux Juifs quittèrent le quartier de Crown Heights ; la synagogue de mon père qui avait compté parfois jusqu’à 500 fidèles n’en abritait plus qu’une trentaine. Mais les Loubavitch étaient de plus en plus nombreux. J’y allais le Chabbat matin, leur synagogue du 770 Eastern Parkway était remplie avec peut-être mille ou deux mille personnes, une mer de gens. Ils portaient tous des costumes sombres et des chapeaux noirs et je détonnais avec mes tee-shirts rouges ou mes vestons à carreaux. Je me souviens que le Rabbi me regardait et me reconnaissait.

A cette époque, le Rabbi et la Rabbanit étaient aisément accessibles et on pouvait facilement les approcher. Je me souviens de la chaleur qui émanait d’eux et qui faisait que même un enfant comme moi se sentait à l’aise.

Et je constate que cette chaleur est présente dans toutes les communautés Loubavitch dans le monde entier. Quand j’ai fait mon Aliya et que je me suis installé en Israël, j’ai fini par adhérer à la communauté Loubavitch de Tékoa parce que je m’y suis senti bien accueilli – quelle que soit la façon dont je suis habillé. Et cet accueil chaleureux est pour moi la marque de fabrique du Rabbi.

Harvey Milstein – JEM

Traduit par Feiga Lubecki