Ramban (Na’hmanide), dans son Commentaire de la Torah, explique que la chronologie ne résulte pas de lois du hasard mais suit un mode parallèle aux six jours de la Création. Dans ce schéma, chaque jour de la Création représente un millénaire. C’est dans cette veine que nos Sages commentent le verset : «un millier d’années dans Tes yeux est comme un hier révolu» (un jour révolu) en expliquant : « Un jour du Saint béni soit-Il est de 1000 ans». Comme le soulignent les Sages de la Cabbale, il existe sept qualités émotionnelles sublimes et chacune d’entre elles se manifeste dans l’un des jours de la Création et dans l’un des millénaires de l’histoire spirituelle du monde.

La première de ces six qualités sublimes est le ‘hessed, «la bienveillance», la générosité illimitée. Elle apparaît dans la création du premier jour, la lumière, source de multiples formes d’énergie positive. C’est pour cette raison que le premier millénaire de l’existence du monde se caractérise par une abondante influence divine. La vie de l’homme était très longue et l’on pouvait voir, dans toutes les formes de l’existence, des bénédictions foisonnantes.

Mais ce qui va encore plus loin est que ces bénédictions se déversaient sans jugement. Bien qu’en grande majorité les gens de cette période fussent des pécheurs, ne manifestant aucun intérêt pour les valeurs de justice et de droiture préconisées par D.ieu, Il les faisait bénéficier, sans discrimination, de Sa générosité. Car telle est la nature de la bienveillance : faire bénéficier le récipiendaire parce que le donateur a la main ouverte et que pour lui n’entre pas en compte le fait de savoir si celui qui reçoit le mérite ou non.

La lecture de la Paracha de cette semaine évoque la seconde de ces qualités sublimes, la Gevoura, la rigueur, également associée à la qualité de Din, «le jugement». (Les deux sont liés car adhérer à une échelle de jugement de valeurs requiert de la force intérieure ; bien plus encore, la rigueur et la force sont souvent nécessaires pour faire valoir ces valeurs et pour punir ceux qui s’en écartent). Ces qualités se perçoivent le second jour de la création, lorsque fut façonné le firmament pour diviser, car créer une séparation émane de la rigueur et du jugement. Puisque l’aspect positif de ces qualités n’apparaît pas directement, le deuxième jour est le seul où n’est pas mentionné «et D.ieu vit que c’était bien». En effet, quand bien même le résultat ultime de ces qualités est le bien, ce bien ne peut souvent être perçu qu’après que s’est déroulé le processus tout entier.

De la même façon, le second millénaire de l’existence du monde se caractérisa par le jugement et la punition. Le Déluge balaya absolument toute existence à l’exception de celle de Noa’h et de tous ceux qui l’accompagnaient dans l’Arche. Et, après la dispersion qui suivit la faute de la Tour de Babel, la division régna au sein de l’humanité.

La lecture de notre Paracha se conclut avec la naissance d’Avraham dont la reconnaissance de D.ieu, à l’âge de 48 ans, allait introduire le troisième millénaire.

La troisième qualité sublime est tiférèt, «l’harmonie». La Cabbale explique que l’harmonie résulte de la fusion des opposés.

Comment cette fusion peut-elle être rendue possible ? Quand ils sont impulsés par une qualité qui les dépasse tous deux. Comme l’établissent nos Sages : «D.ieu créa la paix dans les espaces célestes». Son influence transcendante apporte l’harmonie entre Michaël, l’archange de l’eau et Gabriel, l’archange du feu. C’est ainsi qu’au troisième jour de la création, l’expression «et D.ieu vit que c’était bien» est répétée à deux reprises, car le troisième jour acheva la division des eaux du second jour et révéla sa dimension positive. Et au troisième jour, apparurent les premières formes de vie, une expression de la transcendance divine.

Ces thèmes purent se développer jusqu’à leur paroxysme au troisième millénaire marqué par le Don de la Torah. Nos Sages déclarent : «La Torah ne fut donnée que pour établir la paix dans le monde». Et ce millénaire se conclut par la construction du premier Temple dans lequel la présence infinie de D.ieu se manifestait visiblement dans le monde matériel.

Perspectives

Ce thème se poursuit et se rencontre dans le temps présent. Une prophétie étonnante du Zohar s’appuie sur la Paracha de cette semaine. A propos du verset «Dans la 600ème année de la vie de Noa’h… toutes les fontaines du grand fond jaillirent et les fenêtres des cieux s’ouvrirent», le Zohar offre le commentaire suivant : «Dans la 6OOème année du sixième millénaire, les portes de la sagesse sublime s’ouvriront et les sources de la sagesse inférieure (jailliront pour) préparer le monde à son entrée dans le septième millénaire».

La 6OOème année du sixième millénaire commença en 1839. «La sagesse sublime» se réfère aux enseignements de la Torah, et plus particulièrement à la sagesse mystique de la Cabbale. «La sagesse inférieure» évoque le savoir séculaire et le «septième millénaire» renvoie à l’Ere de la Rédemption qui, comme le Chabbat suivant les six jours ordinaires de la semaine, sera marqué par le repos, le confort et l’activité spirituelle. Nul besoin de détailler la manière spectaculaire dont s’accomplit la prophétie du Zohar. Nous sommes tous conscients des révolutions considérables qui se sont produites depuis 1839, avances en sciences et technologie, «le jaillissement de la sagesse inférieure», initiée lors de la Révolution industrielle, la révolution de l’information, et les sociétés d’aujourd’hui.

Mais ces avancées ne sont pas des fins en soi. Tout au contraire, comme cela a été mentionné plus tôt, elles élaborent la toile de fond de la Rédemption. Selon le mode évoqué d’un millénaire pour un jour de la Création, aujourd’hui, c’est vendredi après-midi. A cette heure-là, dans de nombreux foyers juifs, l’on peut déjà ressentir l’atmosphère de Chabbat. De la même façon, à cette heure, le foyer de D.ieu, le monde, commence à attendre l’Ere de la Rédemption. En ouvrant nos yeux sur la dynamique messianique en marche, dans notre vie, au présent, notre attente de Machi’ah peut être chargée de la perspective que le moment est venu.