Israël s’installa à Chittin. Et le peuple commença à être attiré par les filles de Moav. Et elles incitèrent le peuple à apporter des sacrifices à leurs dieux… et Israël se joignit à Baal Peor.

(Nombres 25, 1-3)

En quoi consistait le culte de Peor ? Le Talmud relate l’histoire suivante :

Il y avait un jour une femme non-juive qui était très gravement malade. Elle fit un voeu : si elle guérissait de sa maladie, elle irait servir toutes les idoles du monde. Elle guérit et se mit à servir toutes les idoles du monde. Quand elle en vint au culte de Peor, elle demanda à ses prêtres comment le servir. Il lui fut répondu qu’il fallait manger des légumes et boire de la bière puis faire ses besoins devant l’idole. Elle dit : “Je préfère redevenir malade plutôt que servir une idole de cette manière.” (Sanhédrine 64a)

L’idolâtrie consiste en la déification d’un objet ou d’une force de la réalité créée. Autrefois, les hommes adoraient le soleil car il donnait de la chaleur, de la lumière et permettait aux récoltes de mûrir. La lune, le vent, la terre, l’eau et les arbres étaient également des dieux qu’il fallait remercier pour les bienfaits qu’ils donnaient aux hommes. C’était comme remercier un marteau pour avoir construit une maison ou une faux pour la récolte de l’année plutôt que celui qui a construit ou utilisé ces outils. Néanmoins, chaque idolâtrie possède une logique, même erronée, l’on sert la source (présumée) de la vie et de la nourriture.

Mais quelle était la particularité du culte de Peor avec un service si déroutant ? Ici l’idolâtre vénérait des déchets, ce qui reste une fois que tous les potentiels nutritifs ont été extraits de leur substance. Que pouvait attirer le peuple dans une telle pratique ?

La chaîne

Les Maîtres ‘hassidiques expliquent que l’essence de Peor consistait à arracher le plaisir de sa racine superficielle.

Qu’est-ce que le plaisir ? Nous utilisons ce mot en relation avec de nombreuses choses diverses et variées. Qu’ont de commun un steak, une composition musicale et une idée ? Et pourtant “plaisir” est le terme que nous utilisons pour décrire notre expérience d’un repas, d’un concert ou d’une révélation intellectuelle. Car aussi différentes que puissent être les sensations que l’on tire de ces activités différentes, elles partagent une essence commune : la capacité de donner un sentiment d’accomplissement à l’âme humaine.

En fait, tous les plaisirs dérivent de la même source. Selon les enseignements de la Kabbale, tous les plaisirs ont la même essence et le plaisir essentiel est l’âme de la création. Les Kabbalistes décrivent la réalité créée comme une chaîne d’évolution. Le maillon premier de cette chaîne est le plaisir de D.ieu dans Sa création qui donna naissance au désir divin de créer. Ce plaisir passe par de nombreux stades et métamorphoses, évoluant dans des mondes et des réalités de plus en plus matériels. Chaque objet, chaque force ou chaque phénomène de la création est tout simplement une autre forme de ce désir divin originel : leurs différences résident simplement dans la manière et l’intensité de leur évolution. Plus la chose est en position élevée dans la chaîne, plus grande est sa conscience de sa source. Plus elle descend le long de la chaîne et plus elle devient physique, égocentrique et moins consciente de sa véritable origine.

Quand un homme ressent du désir et du plaisir pour quelque chose qui appartient à la création divine, il se lie avec son âme et sa source. C’est pourquoi plus la chose est spirituelle dans cette chaîne d’évolution, plus le plaisir procuré est profond car plus proche de la source de tous les plaisirs.

Le plaisir comme déplaisir

Dans ses maillons les plus bas, la chaîne d’évolution donne naissance à des éléments improductifs et même contraires au désir divin.

La capacité de ces éléments à donner du plaisir est un paradoxe essentiel. Tous les plaisirs sont, nous l’avons vu, la représentation du plaisir divin dans la création alors que ces éléments sont des déplaisirs, des choses contraires à la volonté de Dieu. Mais ils ont également un but précis. D.ieu désire que nous soyons confrontés au libre arbitre, au choix entre le bien et le mal de sorte que nos actes soient significatifs et pleins de sens. D.ieu désire donc l’existence de ces choses négatives dans le seul but que nous les rejetions comme contraires à Sa volonté. Leur fonction est donc de ne pas exister.

La ‘Hassidout utilise la métaphore de la digestion pour expliquer ce phénomène.

La digestion est le processus par lequel l’alimentation passe par des organes variés qui la broient et font un tri. A chaque phase de ce processus, cette séparation se fait de plus en plus précise. Finalement, les éléments alimentaires les plus raffinés participent à la construction des cellules et de l’énergie vitale et les autres sont rejetés par le corps. Tous ces aliments, les bons et les autres, font partie de la digestion mais alors que les premiers sont utilisés, les autres sont repoussés et donc permettent au corps de n’absorber que les premiers.

La même configuration marque la chaîne de l’évolution au niveau cosmique. Certains éléments doivent aussi y être rejetés pour permettre aux produits désirés de se développer harmonieusement.

La quarantieme année

C’est là le sens profond de l’idolâtrie de Peor et l’explication de la raison pour laquelle le peuple d’Israël y succomba la veille de son entrée en Israël.

Apparemment, le culte de Peor était une activité particulièrement répugnante. Mais en réalité, il s’agissait de l’activité physique de la personne chaque fois qu’elle préfère un plaisir contraire à celui de D.ieu : elle sert le déchet de la création, vénérant quelque chose dont la seule raison d’être est le fait qu’il faille le rejeter en faveur des énergies qui en ont été extraites.

C’est pourquoi la vulnérabilité d’Israël par rapport à Peor eut lieu à la fin de leur séjour de quarante ans dans le désert alors qu’ils campaient sur la rive orientale du Jourdain, sur le point d’entrer et de s’installer en Israël.

Pendant quarante ans, le peuple d’Israël avait joui d’une existence exclusivement spirituelle. Ils étaient nourris, vêtus et protégés par des miracles quotidiens, entièrement libérés pour rechercher la sagesse divine sans contraintes ou distractions matérielles. L’évènement le plus significatif était le fait que la Manne, “le pain du ciel” qui les faisait vivre, était entièrement absorbée par leurs corps, n’engendrant aucun déchet. Ils vivaient dans une idylle spirituelle où les déchets de la création leur étaient inconnus.

Mais maintenant ils se tenaient au seuil d’une nouvelle ère, ils allaient devoir s’installer dans le pays, travailler sa terre, s’engager dans le commerce et la politique, vivre une vie matérielle. Pour la première fois dans leur histoire, ils allaient devoir être en contact direct avec les maillons de la chaîne d’évolution, ceux où il faut opérer une sélection entre la matérialité vitale, celle qui nourrit une fin spirituelle, et la matière morte, qui est sa propre fin.

Tous n’étaient pas égaux face à ce défi. Il y eut un épisode d’idolâtrie dans le camp d’Israël car de nombreux hommes furent attirés par les pseudo plaisirs trouvés dans les produits indésirables de la création. Tout cela dura jusqu’à l’arrivée d’un homme : Pin’has, qui s’engagea de toute son âme et de tout son corps, avec une vision claire et une action décisive et mit fin à la plaie de Peor.