«Tant d’hommes dans notre communauté ont ce problème, soupire Rav Baruch Myers, Grand-Rabbin et Chalia’h (émissaire) du Rabbi à Bratislava en Slovaquie depuis 1993. Durant l’occupation communiste, il était inacceptable et totalement inimaginable de procéder à la circoncision des petits garçons. Seuls les Juifs les plus pratiquants et déterminés respectaient ce commandement fondamental. Mais depuis quelques années, de nombreux garçons et adultes ont décidé de sauter le pas, de se faire circoncire et de pouvoir ainsi acquérir un prénom juif et monter à la Torah».

Tel fut le cas d’Ivan Pasternak, sorte d’énigme pour le Grand-Rabbin. Instituteur, il fréquentait régulièrement le mini-sanctuaire formé dans l’énorme ancienne synagogue (bien trop vaste) par la petite communauté décimée par la Seconde Guerre Mondiale et la Shoah. Après avoir pris sa retraite et après la mort de sa femme Zuzka, Pasternak s’était de lui-même proposé pour devenir le Chamach, l’homme à tout faire qui range les livres saints et veille à la propreté des lieux.

Mais il hésitait à se faire circoncire – bien que cela le sépare inévitablement du reste du petit Minyane qui formait l’ossature régulière de la synagogue. Ces hommes grognaient entre eux contre ceux à qui manquait cette marque distinctive du judaïsme, qui n’avaient reçu ni un minimum d’éducation juive ni même un prénom hébraïque…

C’est à Sim’hat Torah 5774 (2014) que quelque chose changea ; après avoir dansé joyeusement avec les rouleaux de la Torah, Pasternak signala au Grand-Rabbin qu’il était prêt : prêt à se faire circoncire et à prendre le prénom populaire en Israël de «Ilan» (arbre), assez proche du prénom Ivan.

Durant le trajet d’une heure de Bratislava à Vienne (Autriche), Rav Myers entendit de la bouche d’Ivan une raison supplémentaire du choix de ce prénom :

– A l’origine, ma famille était originaire de Presov : mes parents, Marta et Teodor Pasternak s’y étaient mariés en 1940. Peu après, les Juifs y ont été sérieusement persécutés par les sympathisants du parti nazi. Presov fut la première ville où les Juifs furent obligés de porter un brassard blanc et, bien vite, nombre d’entre eux – y compris mes grands-parents et bien d’autres membres de la famille – furent déportés et on n’entendit plus jamais de leurs nouvelles. Réalisant que Presov (où ils étaient connus) devenait un piège mortel, mes parents décidèrent de se réfugier à Presbourg (l’actuelle Bratislava) en prenant une nouvelle identité. Les Pasternak devinrent les Paulovic.

Je suis né en 1944 et, bien entendu, il n’y avait aucun moyen de me faire circoncire. Donc ils attendirent en espérant que, dès la guerre terminée, ils pourraient accomplir ce devoir incombant à tout parent juif. Mon père avait prévu un prénom hébraïque pour moi, Ilan. Mais trois semaines après ma naissance, nous avons été découverts et emmenés dans un petit camp de concentration. De là, mon père a été déporté à Auschwitz puis Dachau.

Ma mère et moi, nous avons eu de la chance. Elle parvint à soudoyer un garde slovaque qui ferma les yeux quand elle s’enfuit en me tenant dans les bras et en courant sur quinze kilomètres. Nous avons été cachés dans une famille chrétienne : les rondes de soldats ennemis étaient incessantes et nous avons vécu dans une angoisse permanente. Ma mère m’a raconté par la suite que je n’avais jamais pleuré durant toute cette période.

A la fin de la guerre, nous sommes revenus à Presov mais rien n’était plus pareil. Ma mère espérait le retour de mon père mais la Croix Rouge nous informa qu’il avait été assassiné à Dachau comme tant d’autres Juifs innocents.

Nous nous sommes installés à Bratislava. Ma mère me racontait combien notre famille avait été nombreuse mais que presque tous ses membres avaient été tués dans les camps. De temps en temps, je lui demandai quand je pourrais être circoncis car je savais que c’était une Mitsva qui incombait à chaque garçon juif. Elle répondait en toute sincérité qu’elle pensait sincèrement que ce ne pouvait être accompli que sur un bébé de huit jours et que j’avais donc dépassé l’âge.

Je me suis marié avec ma femme Zuzka et nous avons eu deux garçons. Après son décès, il y a cinq ans, cette question de la circoncision est revenue à mon esprit.

Aujourd’hui, j’ai 70 ans et je suis fier de pouvoir prendre le prénom Ilan, celui que mon père avait choisi pour moi à ma naissance avant d’être déporté. Je ressens que, de là où ils sont, mes parents et mes grands-parents sont fiers de mon initiative et sont soulagés que j’aie entrepris ce qui convenait !

Ivan Pasternak est enfin devenu Ilan : il est entré dans l’alliance de notre père Avraham.

Menachem Posner – Chabad.org

Traduit par Feiga Lubecki