Un mini Séfer Torah très spécial

Quand le journaliste israélien Yaakov Maor fut envoyé à Vienne il y a quarante ans, il ne pouvait imaginer qu’il y découvrirait un trésor le concernant personnellement, lui et sa famille.

Le président de la communauté Mizra’hi demanda à Yaakov Maor de parler en public à propos de son pays. Bien volontiers, le journaliste évoqua pêle-mêle la beauté naturelle de la terre d’Israël mais aussi la guerre de Kippour qui venait de s’achever. Il raconta l’épopée d’un groupe de familles idéalistes qui s’installaient sur les ruines d’anciennes villes bibliques en Judée et Samarie. Enthousiasmé, le président demanda comment sa communauté pouvait aider ces nouveaux points de peuplement. Maor téléphona à des amis qui répondirent : «Nous avons besoin de Sifré Torah ! Actuellement, nous utilisons des rouleaux qui nous ont été prêtés par des synagogues de Jérusalem mais elles demandent maintenant à les récupérer !».

Les responsables de la communauté de Vienne descendirent alors avec Yaakov Maor dans une cave où des centaines de Sifré Torah étaient stockés, rapportés depuis la fin de la guerre par de petites communautés d’Europe de l’Est dont les membres avaient soit disparu soit émigré.

Maor en choisit plusieurs qu’il emporterait en Israël. Un de ses accompagnateurs lui fit alors remarquer un tout petit Séfer Torah très spécial parce qu’écrit sur un parchemin en peau de daim (d’habitude le parchemin utilisé est constitué de cuir de vache) : un tel Séfer Torah est très rare car il est difficile de se procurer suffisamment de peau de daim pour tout un rouleau. Maor était intrigué car il avait entendu sa propre mère raconter que son père (donc le grand-père du journaliste) avait une fois possédé un tel Séfer Torah : il s’appelait Rabbi Yaakov Meïr Hellman et habitait à Munkatch en Hongrie (actuellement à l’ouest de l’Ukraine, près de la Slovaquie). C’était un riche homme d’affaires qui, parce qu’il voyageait beaucoup, avait acquis ce petit Séfer Torah qu’il pouvait facilement emporter dans ses bagages.

«J’expliquais aux personnes qui m’accompagnaient dans cette cave que la tradition familiale précisait que ce Séfer Torah était enroulé sur des «Atsé ‘Haïm», des montants en airain (et non en bois) qui, pour cette raison, étaient abîmés par la rouille aux extrémités. Ceci avait même éveillé des doutes chez certains rabbins quant à la cacherout du rouleau. Nous avons donc déroulé le Séfer Torah jusqu’au bout et avons effectivement constaté les dommages causés aux Atsé ‘Haïm par la rouille comme l’avaient décrit les membres de ma famille.

J’en avais le souffle coupé : je tenais peut-être entre les mains le Séfer Torah perdu par ma famille.

Je disposais encore d’un autre indice : nous savions que mon grand-père avait été assassiné par les Nazis quand ils l’avaient surpris en train de lire la Paracha de la semaine Tazria-Metsora. Nous l’avons alors déroulé à cet endroit et là, rien que de vous en parler encore maintenant, j’en ai la chair de poule : il y avait de grandes tâches de sang ! Certainement le sang de mon grand-père !

Nous sommes remontés et, devant les étudiants de la Yechiva, j’ai récité le Kaddich à la mémoire de mon grand-père que je n’avais jamais connu.

Voici comment je connaissais tous ces détails : mon grand-père avait un ami d’enfance avec qui il fut transféré de ghetto en ghetto, de camp en camp. Cet ami survécut. Il tenta d’émigrer vers la Terre Sainte mais les Anglais l’arrêtèrent et le déportèrent à Chypre où il épousa la belle-sœur de son ami disparu, mon grand-père Yaakov Meïr. Le couple adopta les trois filles orphelines de Yaakov Meïr : l’une d’entre elles devint ma mère.

Cet ami (maintenant devenu membre de la famille) avait raconté à ses filles adoptives que leur grand-père avait cousu une poche secrète dans son manteau (à partir de la manche d’un autre manteau) et c’était là qu’il avait caché son petit Séfer Torah qu’il emportait partout. A Auschwitz, il dut enlever tous ses vêtements. Un des déportés chargé de trier les vêtements des Juifs était natif de Munkatch. Mon grand-père l’avait supplié de chercher dans son manteau le Séfer Torah qui y était caché. Effectivement, il le récupéra trois jours plus tard ! Pour les malheureux Juifs internés dans ce camp, c’était un rayon de réconfort, une forme de résistance et de survie : pouvoir lire la Torah le lundi, jeudi, le Chabbat et les fêtes ! Yaakov Meïr survécut à Auschwitz mais succomba lors de la Marche de la Mort quand, la fin de la guerre approchant, les déportés furent obligés de quitter le camp pour se replier vers l’Allemagne : il avait été fusillé et son sang avait giclé sur la portion de la Torah de cette semaine. Des années plus tard, ce sang fut soigneusement épongé par les volontaires de Zaka, (l’organisation chargée de veiller à l’honneur des victimes tuées parce que juives) et fut enterré à Jérusalem ».

Yaakov Maor obtint la permission d’emporter ce rouleau de la Torah en Israël. Bien qu’il ne soit plus cachère pour la lecture de la Torah en public à cause de ses nombreuses aventures, il demeure une preuve éternelle de l’héroïsme de la génération de la Shoah. Ce fut la vengeance la plus grande et la plus douce contre ceux qui voulaient effacer tout souvenir du peuple juif. La famille Maor a confectionné un nouveau manteau pour ce Séfer Torah unique sur lequel ont été gravées en grandes lettres d’or : «Tu vivras par ces mots : Et ce fut quand l’arche voyagea depuis Munkatch, Auschwitz, Vienne, Ramat Gan, Kedoumim, ‘Hémèd».

Am Yisraël ‘Hay ! Le peuple juif est vivant !

Shlomo Rizel – Chabad.org

Traduit par Feiga Lubecki