Un jour de décembre 1977, le Rabbi de Loubavitch arriva dans la boîte aux lettres de mes parents. Enfin, pas vraiment le Rabbi mais une brochure émanant de son mouvement, avec une invitation à participer à une Peguicha, un Chabbat de rencontre, un vrai Chabbat, à New York. Après tout, pourquoi pas ? Cela me donnerait du matériau pour un prochain reportage. J’avais l’intention de participer incognito à ce Chabbat puis de décrire mon expérience dans un magazine.

 

– D’où appelez-vous ? me demanda mon interlocuteur quand je téléphonai pour m’inscrire.

– Maplewood, New Jersey.

– Maplewood ? Donc vous connaissez Rav Gordon ?

– Qui ?

– Rav Chalom Ber Gordon, l’émissaire du Rabbi à Maplewood !

– Non, désolée, je n’ai jamais entendu parler de lui.

– Je n’arrive pas à le croire, soupira l’homme au bout du fil.

Comme ma famille fréquentait un temple réformé, il n’y avait aucune chance que mon chemin croise celui de ce Rav Gordon.

Bref, je pris le train et le métro et arrivai vendredi après-midi à Crown Heights alors qu’une première sirène annonçait l’entrée imminente de Chabbat.

– Vous arrivez juste à l’heure, j’allais fermer le bureau ! me dit la jeune fille à l’accueil. Tous les participants ont déjà été dispatchés et je ne sais pas où vous envoyer ! Euh… Je vais tenter un dernier appel… Voilà ! Vous devrez aller chez la famille Groner sur President Street !

J’avais compris que je devais faire vite et ne posais pas de questions quant à mes hôtes. Comment aurais-je pu deviner qu’il s’agissait ni plus ni moins du secrétaire du Rabbi ?

Je m’attendais à être accueillie à la porte par une matrone parée d’une robe de chambre élimée et d’un foulard noir menaçant puisque telle était ma vision d’une maîtresse de maison ‘hassidique. Mais la dame qui m’ouvrit la porte était élégante et distinguée, d’une noblesse d’âme évidente.

– Entrez, c’est bientôt Chabbat, nous allons allumer les bougies ! Voici votre chambre !

C’était une petite chambre avec plusieurs lits. Je cachai subrepticement mon carnet avec le stylo sous le matelas afin de pouvoir noter discrètement mes observations durant Chabbat.

Madame Groner, ses filles et moi-même avons allumé nos bougies avec la bénédiction : heureusement, je connaissais ce rite puisque ma propre mère y était très attachée. La lumière de toutes ces bougies dansait sur les miroirs qui ornaient la salle à manger. Une autre jeune fille, comme moi venue de loin pour cette expérience, m’accompagna au 770 Eastern Parkway, la synagogue qui était absolument bondée.

– Regarde ! Voici le Rabbi !

On me montra un homme à la barbe blanche assis sur un fauteuil rouge bordeaux. Mais j’eus du mal à l’apercevoir vraiment tant il y avait de femmes et filles qui se poussaient pour mieux voir depuis la galerie des dames. Inutile de décrire la foule d’hommes en bas.

De retour chez les Groner, nous nous sommes confortablement assises sur un canapé devant la table si bien mise. Nous avons bavardé en attendant Rav Groner et ses fils. L’heure tournait et mon estomac criait famine !

Finalement, nous avons entendu Rav Groner et ses fils arriver en chantant. Nous avons pris place autour de la table et Rav Groner et ses fils ont entonné le chant traditionnel Chalom Alé’hem pour accueillir les anges du Chabbat. J’avais l’impression que les anges chantaient avec eux, je ressentais tant de paix, de sérénité, d’harmonie et de bonheur… Quelque chose que je n’avais jamais expérimenté bien que j’aie assisté à d’autres repas de Chabbat lors de mes voyages en Europe et en Israël.

La Providence Divine m’avait guidée là où je devais aller, l’endroit qu’il me fallait. Je réalisai qu’ici se trouvaient la lumière et la joie dont j’avais besoin dans ma vie.

Le Chabbat et le week-end se passèrent comme dans un rêve, avec des activités incessantes, des cours, des conférences, des discussions qui durèrent jusque tard dans la nuit samedi soir.

Dans l’excitation, j’avais perdu l’envie d’écrire quoi que ce soit.

De centaines de jeunes filles venues du monde entier, parlant dans toutes les langues possibles, chantaient et dansaient et parlaient… Aucune d’entre nous n’envisageait de « sortir » à Manhattan (je crois que c’était le Nouvel An…). Nous passions un moment tellement formidable !

Inutile de préciser que je n’ai pas touché à mon stylo durant tout Chabbat et que j’ai bien vite abandonné mon projet d’observer tout cela de l’extérieur, comme un reporter. Quelques semaines plus tard, je partis étudier sérieusement le judaïsme au Beth ‘Hanna dans le Minnesota. Durant dix jours, je me rendis à tous les cours, discutais à n’en plus finir avec les autres participantes – surtout à propos du rôle (énorme) de la femme dans le judaïsme.

Un jour je me réveillais et pris la décision de m’impliquer complètement dans ce que j’étudiais : j’allais mettre sérieusement en pratique tout ce que j’entendais, j’allais pratiquer scrupuleusement les Mitsvot au fur et à mesure que je les apprendrais.

Le lendemain j’aperçus des filles dans la bibliothèque qui se penchaient sur un gros volume. De quoi s’agissait-il ? « C’est un calendrier perpétuel, enfin… sur 300 ans, pour pouvoir calculer nos anniversaires juifs » répondirent-elles.

Voilà qui était nouveau, je n’y avais jamais pensé. Après tout, pourquoi ne pas m’y intéresser moi aussi ?

L’avez-vous deviné ?

Le jour précédent, le jour où j’avais décidé d’accepter le joug des Mitsvot, était mon 25ème anniversaire juif !

Elana Bergovoy – Chicago – COLlive

Traduite par Feiga Lubecki