Récit: J’avais treize ans à la naissance de ma petite sœur.

L’accouchement s’était très mal passé et ma mère avait failli y laisser la vie. Elle dut se rendre une fois par mois à New York pour des check-up effectués par de très grands spécialistes. On était au mois d’Adar, en 1982. Le médecin déclara à ma mère : « Mme Rokeach, j’ai découvert quelque chose de problématique et il faut vous opérer. Comme c’est une opération très dangereuse, je propose de l’effectuer après Pessa’h afin que vous puissiez célébrer la fête en famille ».

Dès son retour à la maison, ma mère, effondrée, téléphona à la Rabbanite ‘Haya Mouchka (qui la considérait comme sa fille puisqu’elles étaient de lointaines cousines) en lui demandant d’en parler au Rabbi. La réponse du Rabbi fut rapide et sans appel : il ne fallait absolument pas tarder et ma mère devait se faire opérer immédiatement, sans attendre Pessa’h. Le Rabbi précisait qu’on venait de célébrer Pourim, par le mérite d’une femme, la reine Esther et par l’intermédiaire de Morde’haï : or mon père s’appelait justement Morde’haï ! C’était donc le moment idéal pour se faire soigner. De plus, la période entre les fêtes de Pourim et Pessa’h est rattachée à la délivrance, alors pourquoi hésiter ?

Ma mère rappela à la Rabbanite que le médecin avait qualifié l’opération de « très risquée », qu’il craignait qu’elle n’y survive pas et c’était pourquoi on lui avait conseillé d’attendre après Pessa’h. La Rabbanite transmit fidèlement ce message au Rabbi puis confirma en son nom : « Mon mari le Rabbi insiste qu’il ne faut pas attendre ! ». Angoissée, ma mère demanda : « Mais que répondrai-je au médecin qui ne comprendra pas pourquoi je veux précipiter l’intervention ? ». Le Rabbi fit répondre, toujours par l’intermédiaire de son épouse : « Dites-lui que c’est moi qui ait demandé de ne pas retarder ! ».

Ma mère s’exécuta en précisant que c’était le Rabbi qui lui avait demandé de ne pas attendre. Le docteur était furieux que le Rabbi se mêle de problèmes médicaux : « On pose des questions au Rabbi pour des sujets religieux mais, quand il s’agit de problèmes médicaux, on demande l’avis des médecins ! Pourquoi avez-vous demandé l’avis d’un Rabbi ? ».

Ma mère expliqua patiemment que le Rabbi était notre oncle (éloigné), que nous le respections énormément ; elle demanda donc au médecin de mettre de côté sa fierté et d’agir selon la volonté du Rabbi. Cela ne lui plut pas du tout mais comme ma mère était une de ses patientes privées (donc lucratives) il ne pouvait pas refuser. Il procéda néanmoins à un nouvel examen avant de commencer et, quand il obtint les résultats, il devint pâle comme un fantôme : « Qui est ce Rabbi qui vous a demandé de ne pas attendre ? Je dois le rencontrer : il vous a sauvé la vie ! Si nous avions attendu après Pessa’h, vous ne seriez déjà plus de ce monde ! » constata-t-il en tremblant.

L’opération se déroula de la meilleure manière possible mais ma mère dut rester à l’hôpital plusieurs semaines, ce qui incluait Pessa’h. Mon père décida qu’il resterait avec elle à l’hôpital.

Quand ma grand-mère informa la Rabbanite que mes parents ne seraient pas là pour Pessa’h, celle-ci m’invita spontanément à passer toute la fête chez elle ! Ma grand-mère me transmit cette invitation mais je refusai ! Je craignais que, si je devais passer la fête chez le Rabbi et la Rabbanite, le Rabbi me pose des questions sur la Guemara que j’étudiais à la Yechiva ! Ma grand-mère tenta de me persuader d’accepter mais j’avais tellement peur que je refusai catégoriquement !

Jusqu’à ce jour, je ne peux pas me pardonner ce que je considère comme la plus grande erreur de ma vie.

Imaginez : j’aurais pu prendre tous les repas de Pessa’h chez le Rabbi et la Rabbanite !

Chémi Rokeach

Traduit par Feiga Lubecki