Après la guerre, les réfugiés arrivèrent petit à petit à Paris depuis la Pologne et même de la Russie. L’organisation américaine JOINT se porta alors à leur secours. Une trentaine de familles s’installèrent à l’Hôtel Moderne – Place de la République. Nous avons reçu deux chambres. Il n’y avait qu’une cuisine et qu’une salle d’eau pour ces trente familles ; nous tentions de nous entraider mais il est évident qu’il y eut des moments de tension.

En 1957, mon père avait trouvé du travail et nous avons pu quitter l’hôtel pour nous installer dans un appartement « luxueux », avec salle de bain et eau chaude ! Nous l’avions loué à Rav Schnéour Zalman Schneerson qui habitait dans la même maison :  C’était un homme extraordinaire qui se dévouait corps et âme pour les autres Juifs. Il donnait des cours de Torah en français, avec un fort accent russe, à des scientifiques, des docteurs et des étudiants ; il avait des relations haut placées mais il n’avait pas d’argent. Quand on lui demandait de prêter de l’argent, il en empruntait pour le prêter aux autres.

On était quelques jours avant Pessa’h et j’étais rentré de la Yechiva. Vers 22 ou 23 heures, j’entendis Rav Zalman qui me demandait d’appeler mon père.

Mon père manifestait beaucoup de respect envers Rav Zalman qui, non seulement était un Rav de haut niveau mais, de plus, faisait partie de la famille du Rabbi. Mon père se rendit donc immédiatement auprès de Rav Zalman, sans manifester la moindre contrariété ou le moindre étonnement. Il pensait qu’il voulait emprunter de l’argent pour les dépenses de Pessa’h.

Je restai dans notre appartement mais, bien sûr, j’étais curieux de savoir ce qui se passait et je me glissai devant l’appartement des Schneerson pour écouter la conversation. Ma mère s’en aperçut et m’invita assez rudement à retourner au plus vite dans mon lit ! Quand mon père revint, j’étais déjà endormi et, au matin, je n’osai pas lui demander ce qui s’était passé.

Quelques années plus tard, nous nous sommes installés à New York et Rav Zalman aussi. Mon père lui rendait visite souvent et je me joignais à lui. Une fois, sur le chemin du retour, mon père me raconta ce qui s’était passé cette nuit-là. Quand mon père était entré dans le bureau du Rav, il y avait aussi son épouse, la Rabbanit Sarah Schneerson. Ce fut d’ailleurs elle qui entama la conversation :

– Reb Chaikel ! Je veux amener mon mari devant le tribunal rabbinique et je vous demande d’arbitrer entre nous !

Mon père protesta qu’il n’était pas Rav et n’avait aucun droit de trancher un différend. Mais elle insista : « Aussi bien mon mari que moi-même avons confiance en vos capacités ! ».

La « plaignante » s’exprima donc :

– Il ne reste que quelques jours avant Pessa’h et nous n’avons absolument rien ; ni Matsa, ni vin, ni viande, ni poisson. Aujourd’hui j’ai demandé de l’argent à mon mari et il m’a affirmé qu’il n’en avait pas. Or, j’ai vu de mes propres yeux que quelqu’un lui avait confié une enveloppe avec une grosse somme d’argent. Reb Chaikel, savez-vous ce qu’il en a fait ? Il l’a donnée à des gens qui n’avaient pas de quoi acheter à manger pour Pessa’h ! N’aurait-il pas pu en garder un peu pour nous ? Nous aussi, nous sommes pauvres !

Mon père sentit qu’elle avait raison mais il se devait d’écouter l’argument de « l’autre partie » ; il se tourna donc vers Rav Zalman qui expliqua :

– Un Juif riche, Reb ‘Haïm, devait obtenir un Héter Méa Rabanim (une clause de la loi juive qui permet à un homme d’épouser une seconde femme si la première est devenue folle et n’est donc pas en état d’accepter l’acte de divorce ; dans ce cas, le mari doit obtenir la permission écrite de 100 rabbanim pour contrevenir en toute légalité à l’interdiction plus que millénaire d’épouser deux femmes). La femme de ce Reb ‘Haïm avait survécu physiquement peut-être à la Shoah mais pas mentalement, au point qu’elle dut être internée dans un service psychiatrique. J’ai envoyé des lettres à une centaine de rabbins et cela m’a demandé énormément de temps et d’efforts à cause de la lenteur du courrier. Enfin, ce Roch Hodech Nissan, j’ai pu conclure l’affaire et faire écrire ce fameux Guett par un scribe spécialisé. Reb ‘Haïm se montra très reconnaissant pour les efforts que j’avais déployés, me remboursa toutes mes dépenses et m’offrit 5000 dollars (une véritable fortune à l’époque).

Alors que les dollars me réchauffaient le cœur et la poche, un ‘Hassid vint me trouver. Il a une famille nombreuse mais il n’a absolument pas de quoi subvenir aux dépenses de la fête et il n’avait d’autre choix que de m’en parler. Il éclata en sanglots, me supplia d’avoir pitié de lui.

Alors Reb Chaikel, que pouvais-je faire ? Dites-moi, qu’auriez-vous fait à ma place ? Je me suis mis à réfléchir : depuis que j’ai acquis le diplôme de Rav, je n’ai jamais eu dans les mains une telle somme ! N’est-ce pas que c’était justement pour pallier à une telle détresse que je l’avais reçue ? N’était-ce pas un signe d’En Haut que je devais aider cet homme à se remettre sur pied ? J’ai pris l’argent et je lui ai tout donné ! Jusqu’au dernier dollar !

Vous me demandez comment allons-nous manger à Pessa’h ? D.ieu va aider ! Au pire des cas, je suppose que quand vous, Reb Chaikel, vous commencerez la lecture de la Haggada en déclarant : « Que celui qui a faim vienne et mange ! », je monterai les escaliers avec ma femme jusqu’à votre appartement et vous ne nous chasserez sans doute pas… ».

Mon père conclut que, quand il entendit cet argument-massue, il ne sut quoi répondre. D’un côté, il admirait la réaction du Rav et la noblesse de son raisonnement ; d’un autre côté, n’est-il pas écrit qu’en matière de Tsedaka, la famille passe avant toute autre cause ? La Rabbanit Schneerson avait raison !

Puis il trancha :

– Moi Chaikel, j’accepte de donner à la Rabbanit l’argent dont elle a besoin pour les dépenses de la fête. Cependant, je le donne à la condition que le Rav partage avec moi le mérite de sa Mitsva de Azov Taazov Imo, « Aide ton prochain en cas de besoin ».

Rav Schneerson et mon père établirent un contrat en bonne et due forme et toutes les parties y trouvèrent leur compte.

Quand mon père me raconta cela, je ne l’en admirai que davantage.

(Le souvenir de Rav Zalman Schneerson (1898 – 1980) est béni par de nombreux rescapés de la Shoah qu’il aida matériellement et spirituellement dans toute la France.

Rapporté par Yerachmiel Tilles

Traduit par Feiga Lubecki