Rachi, le commentaire de la Torah, par excellence, donne toujours, dans son commentaire, l’explication du sens simple du verset. Si quelque chose y est incompréhensible, Rachi vient nous éclairer ou, le cas échéant, il nous dit simplement qu’il ne connaît pas l’explication. Dans notre Paracha, il semble y avoir besoin d’une explication sur un certain point mais Rachi n’y fait aucun commentaire.

Une grande partie de la paracha ‘Hayé Sarah est consacrée au récit du mariage d’Its’hak et de Rivkah. Il y est relaté que le serviteur d’Avraham, Eliézer, à qui a été confiée la mission de trouver la bonne épouse pour Its’hak, reçoit l’ordre de se rendre dans le lieu de naissance d’Avraham et d’y chercher une jeune fille dans la famille d’Avraham.

Eliézer parvient à Aram Naharayim, le lieu de naissance d’Avraham, et là, grâce à un certain nombre de signes miraculeux, il est convaincu d’avoir trouvé la personne adéquate, Rivkah. Il rencontre alors les parents et le frère de Rivkah et leur raconte toute son histoire. Quand il parvient à la mission qui lui a été confiée par Avraham, il leur relate toutes les objections et les difficultés qu’il avait pour s’y plier et continue en leur répétant l’assurance qu’Avraham lui a faite (Beréchit 24 :40) : «Et il (Avraham) m’a dit : ‘l’Eternel devant Lequel je marche enverra Son ange avec toi et fera réussir ta mission’».

Nous rencontrons ici un problème auquel Rachi ne fait aucune référence. Les paroles d’Avraham à Eliézer avaient été légèrement différentes. Il lui avait dit (24 :7) «l’Eternel, D.ieu des Cieux… enverra Son ange devant toi et fera réussir ta mission». Eliézer, répétant les mots d’Avraham dit : «Il enverra Son ange avec toi». Pourquoi ce changement ?

Parfois, le fait de changer des mots n’affecte pas le sens. Ce n’est pas un problème et nous trouvons de telles occurrences dans la Torah, à plus d’une occasion. Mais dans notre cas, comme l’explique ailleurs Rachi lui-même, il y a une différence de sens entre «avec toi» et «devant toi».

A propos du verset (Beréchit 6 :9) : «Noa’h marchait avec D.ieu», Rachi commente : «Dans le cas d’Avraham, le texte dit (24 :20, notre verset) : ‘L’Eternel devant Lequel je marche’ (la différence réside dans le fait que) Noa’h avait besoin du soutien (de D.ieu) pour le tenir mais Avraham était fort par lui-même et avançait dans sa droiture tout seul (par ses propres efforts)».

Nous observons donc que, dans ce cas, Rachi juge nécessaire d’expliquer la différence entre «avec» et «devant» quand bien même il s’agit de deux personnes différentes. Il semble évident qu’il considère que ces deux expressions diffèrent, non seulement dans leur sens mais également dans leur contenu.

Il est donc sûr que lorsque ces deux expressions sont utilisées en relation avec le même homme, et dans le même contexte, une répétition des paroles d’Avraham, il doit y avoir une raison. Et pourtant Rachi ne propose aucun commentaire pour expliquer le fait qu’Eliézer choisit une formulation différente. Ceci constitue donc une preuve que nous pouvons le comprendre à partir d’une autre explication de Rachi, qui précède ce verset.

Et de fait, cela peut s’éclairer à partir du commentaire que l’on a cité plus haut sur le verset 6 du chapitre 9 de Beréchit. Nous y lisons la différence entre «avec toi» et «devant toi».

«Il enverra Son ange devant toi» implique que l’ange précède Eliézer et assure le succès avant qu’Eliézer ne parvienne à sa destination.

«Il enverra Son ange avec toi» signifie que l’ange accompagne Eliézer et l’aide à accomplir sa mission avec succès.

Cela nous permet de comprendre pourquoi Eliézer trouva nécessaire de changer les paroles d’Avraham en les répétant au père de Rivkah, Betouël, et à son frère, Lavan.

Betouël et Lavan, comme tous les habitants d’Aram Naharayim, étaient de véritables scélérats, indignes de confiance. Non seulement désiraient-ils contrecarrer le mariage entre Its’hak et Rivkah mais ils allèrent même jusqu’à tenter d’empoisonner Eliézer. Ce dernier, sachant à quel type de personnes il avait à faire, devait être extrêmement prudent et circonspect dans ses mots. S’il avait textuellement répété les paroles d’Avraham : «l’Eternel …enverra Son ange devant toi», ce qui signifiait que l’ange précéderait Eliézer et assurerait le succès de son entreprise avant même qu’Eliézer ne parvienne chez eux, Betouël et Lavan auraient utilisé ces paroles comme une tactique supplémentaire pour se moquer d’Eliézer, le ridiculiser et apporter encore plus de complications. Ils auraient rétorqué à Eliézer : «Si, selon toi, l’ange de D.ieu a déjà réussi la mission, pourquoi prends-tu la peine de t’adresser à nous ?». C’est ainsi qu’Eliézer, rapportant les mots de son maître, y introduit une légère modification : «L’Eternel enverra Son ange avec toi», voulant dire par là que l’ange l’accompagnerait et l’aiderait dans sa mission.

C’est la raison pour laquelle Rachi ne trouve pas nécessaire de commenter ce passage pour expliquer le changement.

Cependant, si Eliézer ne pouvait répéter textuellement les paroles d’Avraham, comment put-il affirmer qu’Avraham avait dit : «l’Eternel enverra Son ange avec toi» alors qu’il savait qu’Avraham avait en réalité dit «devant toi» ?

Et pourtant, il n’y a ici aucune malhonnêteté. Quand Avraham dit que l’ange le précéderait, cela ne signifiait pas que cet ange ne resterait pas avec Eliézer jusqu’à ce que la mission soit totalement achevée, l’aidant dans toutes les difficultés qui pourraient se soulever. Eliézer en affirmant «avec toi» ne faisait que répéter une partie du sens de l’intervention d’Avraham, omettant simplement d’ajouter que l’ange le précéderait également.

Mais une question majeure demeure. Avraham avait promis à Eliézer que l’ange le précéderait et assurerait le succès de la mission avant qu’Eliézer n’arrive. Or nous n’en voyons aucune confirmation. Eliézer dut faire lui-même tout le travail pour choisir une jeune-fille et convaincre sa famille. Et ce qui est encore plus étonnant est qu’après tous les efforts d’Eliézer, Betouël et Lavan continuèrent à s’opposer au mariage. Que fit donc cet ange pour garantir le succès de la mission d’Eliézer, avant même son arrivée ?

En fait, s’il est vrai que l’aide de l’ange n’aida en rien dans la confrontation avec les parents et le frère de Rivkah, il assura le succès avec Rivkah elle-même. La Torah nous dit que lorsqu’Eliézer arriva à la ville (24 :14), «avant qu’il finisse de parler (priant D.ieu de lui donner un signe pour reconnaître la bonne jeune fille) et voilà que Rivkah sortit».

Outre le fait de déterminer la bonne jeune fille, l’ange réussit également à gagner le consentement de Rivkah d’aller avec Eliézer, sans aucun effort de la part de ce dernier. Avant de parler à Lavan et Betouël, Eliézer n’avait rien mentionné à Rivkah. La preuve se lit dans la réponse de la famille à Eliézer (24 :57) : «Appelons la fille et demandons-lui personnellement», ce qui implique qu’elle n’avait aucune connaissance préalable du sujet. Et pourtant, dès qu’ils questionnèrent Rivkah : «Irais-tu avec cet homme ?», elle répondit : «j’irai», et comme l’explique Rachi : «de moi-même, même si vous n’y consentez pas». La résolution de Rivkah à s’en aller, même contre la volonté de ses parents, était le résultat du travail de l’ange qui avait précédé Eliézer.

L’histoire d’Eliézer nous enseigne à tous une leçon. Quand un Juif part en mission pour D.ieu, pour faire du monde une résidence pour Lui, il a l’assurance et la promesse que «l’Eternel enverra un ange devant toi» et «avec toi», pour garantir le succès de cette mission. Ces garanties doivent effacer toutes les inquiétudes devant les obstacles qui peuvent se présenter puisque le succès lui a été promis.

D’après une si’ha de Parachat ‘Hayé Sarah, 24 Mar’Hechvan 5742 -1981Samedi, 7 novembre 2015 – Beth Loubavitch