On sait que plus un homme est grand spirituellement, plus son mauvais penchant peut l’être également – comme le prouve le récit suivant…

Un des disciples du Baal Chem Tov (qu’on appelait Reb Morde’haï) entretenait, malgré (ou peut-être à cause de) sa grandeur spirituelle, le désir secret de devenir… sorcier !

Bien sûr, il savait que la Torah interdit littéralement ce genre d’occupation mais son désir devenait une passion et cette passion l’aveuglait. Il était déterminé : ce Chabbat serait le dernier qu’il passerait auprès de son Rabbi. Dès le dimanche matin, il s’en irait très loin et entamerait un nouveau chapitre dans sa vie. Il avait déjà soigneusement préparé une liste de contacts potentiels et son plan était parfaitement au point.

Ce vendredi soir, il se conduisit comme à l’accoutumée. Après la prière, il s’assit à la table de Chabbat, chanta les mélodies traditionnelles, goûta à tous les plats, écouta les paroles de Torah du Baal Chem Tov puis de ses ‘Hassidim. Mais son esprit était ailleurs, très loin. Il ne se sentait plus très à l’aise, d’ailleurs il avait très chaud, trop chaud : il enleva son chapeau de fourrure, puis sa redingote de Chabbat. Cela ne suffisait pas, il lui fallait sortir de là ! Jamais il n’avait fait aussi chaud ! Pourtant, dehors, il voyait combien le vent soufflait, la neige tombait à gros flocons, nul n’osait s’aventurer dans ce froid glacial ! Et lui, il suait à grosses gouttes ! Il allait s’évanouir de chaleur !

– Puis-je sortir quelques minutes ? demanda-t-il au Baal Chem Tov. J’ai besoin d’air frais !

– Oui mais uniquement pour quelques minutes, répondit le maître. Reviens vite car c’est dangereux dehors !

Morde’haï sortit, soulagé de pouvoir enfin respirer, même s’il faisait effectivement très froid. Mais il sentit bien vite la chaleur l’envahir à nouveau. Sans réfléchir davantage, il ouvrit les boutons de son manteau puis de sa chemise et se frotta la peau avec de la neige. La sensation de froid s’atténua pourtant encore et, pour chasser cette chaleur, il se mit à courir : le vent qui fouettait son visage lui était si agréable que, bien qu’il tombât plusieurs fois, il s’enfonça dans la forêt. Le monde basculait autour de lui : la chaleur, la forêt, la neige, les arbres, les étoiles et il s’évanouit dans la neige.

Il se réveilla dans une pièce inconnue ; il était alité, un vieux paysan et sa femme veillaient sur lui.

– Nous avons pensé qu’on t’avait tué quand on t’a trouvé étendu dans la neige ! Cela fait déjà une semaine que tu dors ! Comment te sens-tu ? Veux-tu un peu de soupe chaude ? D’où viens-tu ?

Non, Morde’haï ne se souvenait de rien. Le bol de soupe lui rendit des forces et ses nouveaux « parents » le surnommèrent Vladimir. Au bout de quelques jours, il se sentait mieux et se mit à apprendre comment se rendre utile dans la ferme, comment conduire une charrue… Il réussit tant et si bien qu’il comprit qu’il fallait agrandir la ferme. Il acheta le terrain d’un voisin, embaucha du personnel et, en cinq ans, sa ferme était devenue une immense propriété.

Un jour, le vieux propriétaire revint d’une promenade avec un morceau de journal et commenta avec un grand sourire : « On recherche de nouveaux colonels pour l’armée. Je pense que tu devrais tenter ta chance et devenir quelqu’un de vraiment important !

Regarde tout ce que tu as déjà accompli de merveilleux ici : tu es quelqu’un de spécial ! Ne perds pas ton temps et tes capacités à vivoter dans cette ferme ! Cela fait déjà assez de temps que tu végètes ici ! ».

« Vladimir » (encore sous l’emprise de l’amnésie) se lança dans l’aventure de l’armée et franchit toutes les étapes à une vitesse stupéfiante et, lors de la guerre entre son pays et la Pologne, il dirigea les cavaliers du roi. Il faudrait encore de nombreux chapitres pour décrire tous ses exploits, tous les combats auxquels il participa victorieusement, le nombre de fois où il frôla la mort de justesse… Lors d’un de ces féroces combats, tous ses supérieurs avaient été tués et il dut prendre la place du général : il remporta la bataille contre tous les pronostics.

Soudain, les souvenirs remontèrent à son esprit. Il se souvint de cette soirée dix ans auparavant, quand il avait quitté la table du Baal Chem Tov ! Il s’arrêta quelques instants, contemplant tout ce qui lui était arrivé depuis cet instant crucial. Il ordonna alors à ses soldats : « Descendez ! Retournez dans votre campement et préparez-vous ! Dans une heure, nous partons pour une marche de trois jours ! ». Effectivement, au bout de trois jours de marche, le bataillon arriva dans la forêt qui encerclait la petite maison d’étude du Baal Chem Tov. On était en plein hiver, exactement comme dix ans auparavant. « Vladimir » intima à ses soldats l’ordre d’allumer des torches puis de dégainer leurs épées : la lumière était maintenant aveuglante, le bruit des épées assourdissant puis un lourd silence s’installa. Le général descendit de son cheval, s’approcha de la cabane en bois et frappa la porte du manche de son épée.

– Ouvrez au nom du roi ! Voyez ce qui arrive au ‘Hassid qui quitte son Rabbi ! Ouvrez à l’armée de dix mille hommes !

Lentement, la porte s’ouvrit. Le Baal Chem Tov sortit la tête par la fenêtre :

– Morde’haï ! Tu es encore là ? Cela fait déjà plus de cinq minutes que tu te trouves dehors ! Tu veux devenir malade ? Rentre vite !

– Cinq minutes ? s’esclaffa le vaillant général. Regardez tous mes glorieux soldats et vous ne parlerez plus de cinq minutes ! ajouta-t-il avec un grand geste orgueilleux.

Il se retourna… et il n’y avait rien ni personne ! Même son propre cheval avait disparu ! Et son épée dont il était si fier ! Le vent soufflait dans les arbres et la neige recouvrait toute la végétation et il portait les mêmes habits qu’il y a dix ans… Ce n’était donc qu’un rêve ?

Il comprit alors que le Baal Chem Tov avait lu dans ses pensées depuis bien longtemps et, humblement reprit sa place auprès de son Rabbi, sa véritable place…

Rav Touvia Bolton – Kfar Chabad

Traduit par Feiga Lubecki