Tout au long de cet amer exil, le peuple juif a enduré des souffrances inimaginables : persécutions, spoliations, expulsions…

Mais le phénomène peut-être le plus douloureux, ce sont ces Juifs qui sont définitivement perdus pour le peuple juif – de gré ou de force.

Les Chlou’him (émissaires) du Rabbi, dispersés aux quatre coins du monde, sont souvent témoins de récits incroyables et deviennent des acteurs qui viennent à l’aide d’âmes égarées. Voici ce qui arriva à ‘Hannie Rosen, une des Chlou’hot en Chine. Tout commença par un coup de téléphone.

– Je m’appelle Oren Mizra’hi, expliqua l’homme à l’autre bout du fil. Je ne suis pas du tout pratiquant. Je dirige un hôtel dans une ville touristique de Chine et nous y célébrons de nombreux mariages. Cet après-midi, un couple est venu s’inscrire. L’homme est un Chinois d’environ 50 ans, la jeune fille est d’origine caucasienne, d’environ 20 ans. Cela me semblait curieux. Comme le veut la loi, je leur demandai leurs passeports et je ne pus en croire mes yeux : le prénom de la « fiancée » était… ‘Haya Mouchka ! Je ne suis pas pratiquant mais ce prénom – celui de la défunte épouse du Rabbi de Loubavitch – m’interpelait ! De plus, ils n’avaient pas l’apparence typique d’un couple de fiancés. La jeune fille ne parlait pas et refusait même de me regarder. Apparemment, elle était effrayée par l’homme qui l’accompagnait, qui voulait la forcer à signer des papiers auxquels elle ne comprenait rien.

Heureusement, quand je lui parlai en hébreu, elle finit par me répondre : ses parents n’étaient pas Loubavitch mais connaissaient des Loubavitch et c’est pour cela qu’elle s’appelait ‘Haya Mouchka. Elle refusait pourtant de me parler davantage et je soupçonnai bien vite un mariage forcé. J’ai eu une idée : les Chinois sont très superstitieux et je suggérai au « fiancé » : « Vous allez épouser une jeune fille juive. Pourquoi ne pas faire bénir votre union par un rabbin, cela vous assurera un avenir radieux ! ». Il réfléchit puis accepta.

Et c’est pourquoi je vous appelle, continua Oren. J’ai besoin d’un rabbin ici dans deux jours quand ils reviendront finaliser les détails de la cérémonie. Je viens justement de recevoir le mailing de votre centre communautaire rappelant que c’était aujourd’hui l’anniversaire de la Rabbanite ‘Haya Mouchka. Je suppose que vous voudrez bien aider cette pauvre fille qui porte son prénom. Votre mari pourra-t-il être présent après-demain ?

‘Hannie savait qu’elle devait agir vite. On était le 25 Adar, peu avant Pessa’h. Or, organiser la fête de Pessa’h en Chine n’était pas facile – surtout qu’elle attendait de nombreux invités : touristes, hommes et femmes d’affaires… Mais la vie d’une fille juive était en jeu ! Son propre mari, Rav Rosen était souffrant et ne pouvait pas quitter son lit. Elle n’avait pas le choix, devait tout mettre de côté, voyager seule pendant huit heures dans des trains bondés pour représenter le rabbin qui « bénirait » le couple.

Mais comment empêcher ce « mariage » ?

Quand ‘Hannie arriva, elle remarqua tout de suite combien la jeune fille était amaigrie, tremblante et même pétrifiée par ce qui lui arrivait. ‘Hannie prétendit ne pas parler chinois et s’adressa directement à la jeune fille en hébreu. La première chose que celle-ci parvint à articuler fut : « Fais-moi sortir d’ici ! ». Bien entendu, Oren traduisit toute la conversation de manière fantaisiste pour ne pas éveiller les soupçons du « fiancé ». Il s’avérait que ‘Haya Mouchka était issue d’une famille pratiquante. ‘Hannie décida d’emmener la jeune fille chez elle « pour mieux la préparer au mariage » : elle avait loué un compartiment entier pour elles deux afin de ne pas être importunées par le « fiancé » s’il devait soupçonner la manœuvre. ‘Haya Mouchka était si effrayée qu’elle n’arrivait pas à dormir et, même une fois arrivée à destination, ne cessait de regarder par-dessus son épaule pour s’assurer que « David » – le seul prénom que lui avait donné le « fiancé » – ne la suivait pas. Finalement, elle raconta son histoire : « Je suis née dans une famille certes pratiquante mais dysfonctionnelle. Mes parents ne s’entendaient pas, nous étions très pauvres, j’avais faim, j’étais vulnérable et le comportement de certaines personnes pratiquantes autour de moi m’avait profondément choquée. J’ai abandonné toute pratique religieuse. Un jour, des hommes rencontrés dans un bar m’ont proposé de me trouver un travail bien payé en Chine : au bout d’un an ou deux, j’aurais assez d’économies, prétendirent-ils, pour rentrer en Israël et vivre confortablement pour le reste de mes jours. Je ne parlai à personne de ce projet et leur fis confiance. Ils me présentèrent cet homme : je pensais que c’était le patron d’une grande entreprise qui cherchait à m’embaucher. Mais il me fit comprendre qu’il avait payé cher pour « m’acheter » et que je deviendrai sa femme. Il me confisqua mon passeport et mon téléphone : j’étais piégée ! (Il faut savoir qu’à cause de la politique de l’enfant unique, la Chine accuse un excédent énorme d’hommes par rapport aux femmes en âge de se marier… Ceux-ci n’ont d’autre choix que de faire venir des femmes de l’étranger…) ».

Organiser le rapatriement de ‘Haya Mouchka en Israël ne fut pas facile – surtout que les Chlou’him tiennent avant tout à respecter les lois du pays (et c’est pourquoi leurs noms véritables et la ville où ils habitent ne sont pas révélés ici) car ils durent faire appel à toutes sortes de personnes et de documents pour faciliter la fuite de ‘Haya Mouchka.

Actuellement, celle-ci est en cours de réhabilitation, prise en charge par divers organismes sociaux, aidée dans son parcours de reconstruction psychologique. Sa famille a également été prise en charge par des services spécialisés.

Et même Oren Mizrahi – l’hôtelier grâce à qui tout avait commencé – fut si impressionné par le dévouement de la famille Rosen que lui-même a entrepris de retourner à une vie juive plus complète.

Puisse le mérite de la Rabbanite ‘Haya Mouchka sauver toutes jeunes filles juives en difficulté.

Rachel Cohen – COLlive

Traduite par Feiga Lubecki