Le Rabbi affronte l’interrogatoire de haut

– C’est la première fois que je pénètre en un lieu où on ne se lève pas à mon entrée.

– Où te crois-tu ?!

– Dans une bâtisse sans Mezouzah. Chez nous, ce sont les latrines ou les étables.

– Enlève ton châle de prière.

– Si vous y touchez, l’interrogatoire est clos. Je ne répondrai plus rien. Plus tard, il exige à nouveau son talith et ses Tephilines.

– Ils ont fini à la poubelle.

– Vermine !

– Tu seras fusillé dans les vingt-quatre heures.

– D.ieu aidera…


Deuxième interrogatoire, cette fois, dans sa cellule. Sommé de se lever, il refuse. Interrogé en Russe, il ne répond qu’en yiddish. Les coups pleuvent, sans résultat.

Entrée d’un deuxième groupe. Averti de la séance qui l’attend, il se contente de hausser les épaules.

La troisième fois, les guépéistes cèdent.

– Levez-vous, Rebbe. Sinon, ils vous frapperont tellement qu’en fin de compte vous y serez contraint.

Loulov, sans s’en rendre compte, a parlé en yiddish. Mais le Rabbi ne répond plus.


Pendant ce temps, les Hassidim s’activent. Au matin de l’arrestation, une assemblée s’est réunie avec tous les responsables communautaires de Leningrad. Le choix est apparemment simple : alerter l’opinion mondiale ou agir seulement à l’intérieur de l’URSS ? En réalité, rien n’est évident : la crise entre la Russie et l’Occident est ouverte. L’Angleterre vient de rompre les relations diplomatiques. Au sommet de l’appareil, Staline souhaite une radicalisation qui lui servirait de prétexte à éliminer les restes de son opposition interne. Une psychose de guerre est orchestrée, encore intensifiée par l’assassinat du plénipotentiaire soviétique en Pologne, qui dénonce l’imminence d’une croisade capitaliste… La vague d’exécutions dans les lieux pénitentiaires ne fait que s’insérer dans un processus global.

L’Assemblée de Leningrad renonce aux pressions étrangères.2


Le jeudi 16 juin, Shmaryahou Gourarié, gendre du Rabbi, gagne Moscou, Ambiance lourde. Sitôt exclue l’option de l’appel à l’étranger, un nouveau dilemme a surgi : agir au plus haut niveau de l’État soviétique ou te contenter de contacter des individuels de la Guépéou ?… La Guépéou a la réputation d’anticiper les exécutions pour devancer les pressions… Nul n’est prêt à assumer ce risque.

La deuxième ligne est adoptée : des individuels modérés de la police politique seront contactés secrètement.

Mais le samedi 18 juin – quatrième jour de l’arrestation –, le Bureau est informé que l’exécution n’est qu’une question de jours…

Toute retenue s’avère dès lors vaine.

Le soir même, le Bureau rabbinique déclenche une campagne nationale. Des pétitions circulent dans toutes les communautés et des dizaines de télégrammes affluent sur les bureaux de Kalinine du chef de la Guépéou, Majanski. Majanski et Rykov sont aussi contactés personnellement, mais refusent de recevoir la délégation. Celle-ci se tourne alors vers Catherine Pechkova, la présidente de la Croix Rouge soviétique. Épouse divorcée de l’écrivain Maxime Gorki, lui-même connu pour son philosémitisme, c’est une humaniste engagée dans la défense des détenus politiques. Elle promet d’intervenir et contacte Majanski.


La nouvelle a aussi filtré à l’étranger. Aux États-Unis, le sénateur Borah, chef de la commission des affaires étrangères, interpelle le congrès. Les grands Rabbins d’Angleterre, d’Allemagne, de Palestine expédient des télégrammes. Dans les synagogues d’URSS, on organise des jeûnes publics et des lectures collectives de psaumes.

La communauté juive d’Allemagne est la plus active : les deux grands rabbins de Berlin, le réformé Léo Bock et l’orthodoxe Hidelsheimer contactent Oskar Kohn, député socialiste, proche des milieux sionistes de gauche, ancien compagnon de Lénine. Kohn interpelle Stresemann, alors ministre des Affaires étrangères, qui convoque Krestinski, l’ambassadeur soviétique…

Catherine Pechkova, de son côté, est reçue par Majanski et obtient in extremis la commutation de la peine de mort en dix ans de déportation.

Pour les Hassidim, c’est le sursis.


Dans la cellule de la Shpolerka, les conditions de détention évoluent également. Après 24 heures de grève de la faim, le Rabbi a retrouvé ses Tephilines. Il conserve la même stratégie et se montre absolument rétif à toutes les normes pénitentiaires : refus de travailler, de dormir en temps voulu, de participer aux promenades, de boire tant qu’il n’est pas sûr que le récipient soit « casher », d’effectuer sa part de corvée… Il passe par contre des heures à prier et à chanter, donne des leçons de Hassidisme à ses codétenus, rédige mémoires et impressions sur du papier à cigarette – malgré l’interdiction d’écrire.

Curieusement, les gardiens laissent faire.

Lors de l’ultime interrogatoire, c’est lui qui accuse Nahmanson et Loulov de propager l’antisémitisme et les avertit solennellement que celui-ci finira par les emporter. Loulov ricane ; Nahmanson se tait…

À l’inculpation pour crimes contre-révolutionnaires, il oppose sa campagne en faveur des colonies, « célèbre dans le monde entier », et dénonce une nouvelle affaire Beilis « qui ne réussira pas plus que la première ».

Il a aussi obtenu qu’on lui livre ses habits de fête…

Le départ en déportation est fixé au 29 juin, 19 heures. Une foule se rassemble à l’heure dite devant la porte de la Shpolerna. Mais le Rabbi ne sort pas. Il a été extrait de la liste des condamnés une heure avant le départ du convoi pour Solovki.3 Catherine Pechkova a encore obtenu la grâce.

Au moment où le convoi s’ébranle, il est appelé à la direction. Loulov lui montre la sentence. La peine de mort est rayée de rouge ; la sentence de déportation est suivie d’un « Niet ».

En dessous, souligné : trois ans de relégation à Kostrama, dans l’Oural.

– Reconnaissez le Congrès national et vous êtes libre, propose Loulov.

Refus.

Messing, le chef de la Guépéou de Leningrad, et Loulov ont exprès fixé le départ au jour du Shabbat.

Le Rabbi refuse alors de sortir de la Shpolerna. Une ultime intervention de « la Pechkova » auprès de Majanski sauve encore la situation : le départ est repoussé au dimanche.

Le dimanche 3 juillet, troisième jour du mois de Tamouz, après dix-huit jours d’incarcération, il est autorisé à visiter sa famille. Le train partira à 20 heures. La Guépéou ferme les guichets pour empêcher les Hassidim de le prendre d’assaut. Ils sont néanmoins des centaines à attendre sous le hall de la gare. Escorté d’une garde armée, le Rabbi s’installe dans son compartiment accompagné de son gendre, de sa fille cadette et d’un Hassid.

Sur le marchepied, il gronde encore :

« Ce n’est pas de notre propre gré que nous avons été exilés de la terre d’Israël. Ce n’est pas par nos forces que nous y reviendrons… Sachez seulement, peuples du monde, que seuls nos corps sont soumis à l’exil. Nos âmes, elles, sont restées libres. Nous devons proclamer haut et fort que pour tout ce qui est de notre spiritualité, ses lois et ses coutumes, nul ne nous imposera ses vues et nul pouvoir au monde ne pourra nous asservir…

Il est de notoriété publique que la loi autorise la transmission du judaïsme. C’est seulement une haine perverse qui nous mène aux prisons et aux bagnes…

Mais nous devons garder en mémoire que les prisons et les camps ne sont que temporaires. La spiritualité… demeure, elle, éternellement… »


Le voyage dure 24 heures. Kostrama, à l’extérieur de l’ancienne zone de résidence, ne possède qu’une petite communauté. Le Rabbi y organise d’emblée une classe pour les enfants et y fait restaurer le bain rituel…

Neuf jours plus tard, le 12 juillet, il se rend au poste de police pour le pointage hebdomadaire. C’est également, cette année-là, le douzième jour du mois de Tamouz, son quarante-septième anniversaire – un jour qui, traditionnellement, porte chance…

Le guépéiste l’accueille en souriant :

– Vous êtes totalement innocenté. Un télégramme vient d’arriver, signé de Vishinsky4 en personne. Il vous présente en outre ses excuses pour ce qui n’a été qu’une erreur judiciaire.

Le douzième jour du mois de Tamouz, cette année-là, est férié. Le Rabbi sera officiellement libre le lendemain. Les geôliers le supplient de bien vouloir l’annoter.

Le 14 juillet, il rentre à Moscou, accompagné d’une délégation de la communauté de Kostrama.

Pour son premier Shabbat d’homme libre, il prononce plusieurs commentaires, récite la prière des « miraculés », offre un « festin de reconnaissance ».

Il tente ensuite de regagner Leningrad, mais la Guépéou déclenche une campagne de presse exigeant sa réincarcération.

Il se réfugie à Malakhovka, une banlieue de Moscou où il passe quelques durs moments…

Il lui faut maintenant se résoudre à quitter l’URSS. Mais comment ? Aux yeux des Hassidim, il ressemble à un homme brisé. Les sévices l’ont affaibli physiquement et moralement. Pendant les six semaines qu’il passe à Malakhovka – « La Guépéou de Leningrad m’a arrêté, celle de Moscou m’a libéré : retournons du côté de Moscou », a-t-il expliqué – il refuse de recevoir quiconque, lui qui, auparavant, accordait des audiences des nuits entières… Il a également interrompu toute correspondance, mis à part quelques messages codés pour préparer l’émigration.

À la veille du Nouvel An, il se rend à Rostov, sur la tombe de son père. Et c’est la métamorphose : lorsqu’il en revient, il est un lion. Il est redevenu lui-même.

La sortie d’URSS reste loin d’être acquise. Catherine Pechkova promet à nouveau son aide. Surtout, deux parlementaires occidentaux, Oskar Kohn, le socialiste allemand et Mordehaï Dubine, élu du parlement letton, gagnent Moscou munis de requêtes officielles de leurs communautés appelant simultanément le Rabbi à assumer leur charge rabbinique. Moscou refuse,

Mordehaï Dubine, le député letton, contacte alors Dubronitski, commissaire adjoint aux affaires extérieures, et met dans la balance la perspective d’un traité de commerce soviéto-letton en voie de finalisation. À la troisième tentative, le commissariat s’incline ; mais seul le Rabbi pourra sortir. Sa famille et ses biens resteront en URSS.

Le Rabbi refuse.

Dubine et Kohn se concertent et feignent la concurrence. Une dernière fois, Dubine menace d’annuler le contrat.5 L’URSS, de plus en plus esseulée sur la scène internationale, ne peut en assumer le risque.

Le 28 septembre 1927, deuxième jour de Roch Hachanah, une séance réunit à Moscou le commissaire aux affaires étrangères, Tchitcherine, son futur successeur Livitnov, Dubronitski, un autre haut fonctionnaire nommé Rotstein et les deux ambassadeurs soviétiques en poste à Berlin et à Riga. Hormis Tchitcherine, tous sont juifs. L’intervention des ambassadeurs fait pencher la balance. Le Rabbi est autorisé à quitter l’URSS avec sa famille, ses biens et une demi-douzaine de disciples.

Le départ de sa bibliothèque, plusieurs milliers de volumes, dont certains de grande valeur, nécessite un aval supplémentaire du service du Livre de Leningrad. Dubine s’y rend à cet effet. Au vu du nombre d’exemplaires précieux, le fonctionnaire de la section du Livre, lui-même filleul d’un grand rabbin, refuse son autorisation. Il n’a en outre pas reçu l’accord de Moscou de laisser le Rabbi quitter l’URSS. Dubine le convainc de téléphoner et réalise que l’accord de Moscou est resté bloqué dans un tiroir par la négligence d’un subalterne. Il obtient le remplacement du préposé aux livres par un fonctionnaire moins regardant, non-juif de surcroît et qui, ignorant de la valeur des ouvrages, octroie le certificat de sortie.

Le Rabbi passe les fêtes à Leningrad. Le dernier jour de Soucot, lors de la célébration de « la Joie de la Torah » où l’on danse toute la nuit avec les rouleaux sacrés, il fait ses adieux aux Hassidim.

Au dernier moment, il se désigne lui-même :

– Sachez que cette apparence-là n’est qu’une âme du monde suprême qui a pris gîte dans un corps. Elle n’a pas de relation à la matérialité. Elle ne discerne que le Bien.


Le lendemain, accompagné de sa femme, son gendre, ses trois filles et un groupe de six Hassidim, le Rabbi s’installe dans le train de Riga. Quatre wagons ont été retenus pour transporter sa bibliothèque. Plusieurs centaines de Hassidim l’accompagnent jusqu’à la frontière. D’autres montent dans le train en cours de route…

Dans son compartiment, il rédige une longue lettre.

– D’ordinaire, dira-t-il, la main écrit ce que le cœur dicte. Cette fois, mon cœur a écrit seul.

En gare de Riga, il déclarera :

– Si l’on m’offrait un million de dollars pour revivre un seul instant de mes souffrances, je le refuserai. Et si l’on m’offrait un million pour m’en ôter l’acquis, je le refuserai aussi.


La libération a été acquise. Mais pour les Hassidim, est-ce bien suffisant ? Le Rabbi n’a-t-il vraiment été sauvé que par une série de conjonctures favorables ?… Ce serait mésestimer les voies du Ciel. L’emprisonnement est autrement signifiant… Comment expliquer, en outre ses attitudes en prison, ses rebellions systématiques, ses postures outrancières, sa permanente révolte ?

Pourquoi une telle obstination à ne pas se lever lors des interrogatoires même au prix de représailles physiques qui laisseront longtemps leurs traces ? Pourquoi cette morgue souveraine ? Cette façon de narguer ses geôliers…

Le salut aurait pu venir par d’autres voies, en adoptant un profil plus humble… Pourquoi s’est-il ainsi obstiné? À prendre l’ennemi « de haut», au mépris de sa propre vie. Et de celle de ses disciples.

Si le Hassidisme est questionnement, il sait aussi porter réponse.

Celle-ci s’ancre dans les messages de la Kabbale, qui affirment qu’une grande âme s’incarne en chaque temps, qui porte le monde en elle. Et que ce qui l’affecte affecte l’univers. Bien au-delà des circonvolutions soumises à l’égide du temps. Les événements politiques ne sont que ses prétextes. Le vrai enjeu se situe ailleurs. Là où s’enracine le feu des âmes.

Lui est l’Absolu, Son essence dans un corps. Il est le mystère céleste incarné dans l’humain. Il est la vie, il est la mort ; il est la Vie des Vies, l’arc-en-ciel des lendemains, le soleil à son zénith, la gloire et l’aube de tous les amours. En lui, en sa personne, se joue le destin des hommes. De tous, sans exception.

L’avenir de l’humanité s’est joué sur sa seule âme. Sur un destin unique. Le sien. Puisqu’il est l’âme collective, à travers laquelle toutes existent, transfigurées, images pures avant de s’altérer, de s’incarner dans les destins privés des êtres…

Ce qu’il a affronté, en ce carrefour des siècles, ce sont les ténèbres de l’infini. Ceux qui, depuis l’aube des jours, dissimulaient la cachette secrète. Celle du Messie. Le sauveur qui gît en chacun et que chacun doit dévoiler.

Et toute lumière ne naît qu’enveloppée de nuit ; la nuit est son écrin, son cocon protecteur. « L’écorce » qui protège le fruit, selon les Kabbalistes. Ce fruit de mort et de vie auquel Adam, le premier homme, a succombé. Et Adam lui aussi était l’âme de tous les hommes. Et le Rabbi, aujourd’hui, est venu pour réparer. En lui s’est joué le drame, le carrefour des destins. Le vrai nœud ne se situait pas dans le tribunal des hommes. Mais dans celui du Ciel. Là où chaque jour sont jugés les morts et les vivants. Et il y a été décidé que l’aube de l’humanité s’approche. Et qu’un homme seul avait reçu le pouvoir de tout faire basculer. Que s’il triomphait, s’avérait capable d’illuminer les ombres mortifères de la nuit, toutes les âmes en lui recevraient le suc du ciel. Toutes, en lui, seraient bénies.

S’il vainquait ses tortionnaires, s’il prouvait à D.ieu et aux hommes que la détermination d’un seul pouvait faire reculer l’empire, il donnait la force à toutes les âmes de recréer le même destin à leur échelle individuelle. Au peuple juif de s’affranchir de toutes les dominations passées, de toutes les souffrances des devenirs. L’ère messianique déroulerait ses ailes ; les berges du salut sont proches. L’histoire va y accoster. Des cascades de bénédiction s’apprêteront à pleuvoir sur l’homme. À une condition : il devait triompher.

Pour cela, ne pas s’incliner. Jamais. Devant personne. Face à l’enjeu, il ne pouvait pas perdre. Et tous les fantômes de l’histoire, toutes les âmes perdues attendaient la résurrection, l’instant crucial où il saurait dire :

Je n’obéirai pas.
Je ne me tairai pas.
Je ne me lèverai pas.

Il fallait seulement qu’il fraie la voie.

Et c’est ce qui lui fera écrire, un an plus tard, pour le premier anniversaire de sa libération, le 3 juin 19286 :

« Ce n’est pas seulement moi que D.ieu a libéré, le douzième jour du mois de Tamouz. Ce sont tous les amants de notre Torah et de sa Loi ; tous ceux qui chérissent le judaïsme. Et même ceux qui ne sont juifs que de nom, ceux dont seul le nom est Israël. Eux aussi, avec moi, ont été libérés121. »7


Nous sommes quarante années plus tard ; près d’un demi-siècle s’est écoulé. Nous sommes le douzième jour du mois de Tamouz, dans la grande synagogue de Brooklyn. Le gendre de Rabbi Yosseph Yits’hak, son successeur, au milieu des Hassidim, célèbre l’événement. L’anniversaire de la libération de son beau-père. Du sixième rabbi de Loubavitch. Car ce jour, depuis, est resté jour de grâce. Un jour chargé de senteurs célestes. De parfum de fée d’une nouvelle ère.

Mais ce douzième jour de Tamouz-là – le 20 juillet 1967 –, le peuple juif entier célèbre un autre miracle. Celui qui, en six jours, vient de le sauver encore. En six journées, du 5 au 11 juin 1967, quarante ans après, presque jour pour jour, la libération de Rabbi Yosseph Yits’hak, Israël a retrouvé les murailles de Jérusalem, de Hébron et de Bethlehem, les rivages du Jourdain, de Judée et de Samarie ; l’antique berceau de la Terre Promise vient de revenir au peuple juif au terme de deux mille ans d’exil

Le successeur, auquel Rabbi Yosseph Yits’hak a légué sa vision et ses pouvoirs, interprète l’événement pour les Hassidim. Il en restitue le sens secret, délivre la clef de son mystère ; lui qui, au-delà des apparences, sait discerner la raison enfouie. Le signifiant qui échappe aux hommes et que le Ciel réserve aux Maîtres.

« Il y a quarante ans, presque jour pour jour quand le Rabbi nous avait écrit : “Ce n’est pas seulement moi qui ai été libéré… Ce sont tous les amants du Livre. Même ceux qui ne sont juifs que de nom. Même ceux dont seul le nom est Israël”, personne ne l’avait compris. Parce que le Talmud est formel : “Il faut quarante ans au disciple pour pénétrer le message du maître.” »

Et quarante ans se sont écoulés. Entre temps, un pays, un État sont nés ; et ce petit pays, cet État des bouts du monde n’a pas combattu pour se tailler un empire ; il ne l’a pas fait par soif de conquête ni par esprit d’hégémonie. Seulement pour se défendre, pour vaincre l’étau mortel ; les prémices d’un nouveau massacre. Vingt ans après la Shoah, ce peuple a résisté. Il a usé pour y arriver, des voies tracées, quarante ans auparavant ; il n’a pas eu peur, ne s’est pas incliné. Il a fait preuve de la même audace, de la même témérité ; au nom d’une cause également juste. Celui qui sauve une vie ne sauve-t-il pas le monde ?

Ce petit pays restera pacifique. Il réclame seulement sa reconnaissance. Par ses ennemis de toujours, et les autres. Et l’alliance a été passée, le sceau du Ciel a été apposé au bas de toutes les sentences humaines ; sur tous les parchemins où, désormais, s’inscrira l’Histoire : que ce peuple ne s’inclinera plus. Que l’âge noir est révolu. Ceux qui brandissent l’étendard de la mort ont cessé d’être les vainqueurs. Le peuple du Livre a droit de retrouver sa terre. Parce qu’un nouveau temps est né où le faible saura tenir tête ; parce que le Seigneur l’a fortifié. Parce qu’il n‘a pas baissé le regard. A refusé de s’incliner. Lui dont la spiritualité reste matrice des autres. Il demande juste à être reconnu. Sans prétention dominatrice. Et c’est pour cela qu’il a droit au pardon. Et même s’il n’est « juif que de nom » ; si « seul son nom est Israël ». Les péchés ont été absous au creux d’une nouvelle innocence. Un nouvel arc-en-ciel se lève qui saura iriser le temps. Car le signe est offert à tous. La grande âme a vaincu. Il faut seulement écouter. Entendre le murmure qui n’a pas fauté. Et qui est prêt à se porter à ceux qui voudront l’accueillir… pour forger de nouveaux cieux et une nouvelle terre. Celle annoncée par les prophètes. Et dont la victoire est le signe.