« Monsieur le rabbin, je suis sûre que vous êtes la seule personne qui puisse sauver mon fils d’une mort certaine ! Je vous en supplie ! » sanglotait la femme désemparée qui surgit un jour dans les bureaux de la synagogue de Donetsk, en Ukraine.

Suite du réci: Rav Pin’has Vishedsky et son épouse Ne’hama avaient l’habitude d’aider les autres Juifs mais cette requête-là était… disons plus compliquée que les autres. Entre deux crises de larmes, Rav Vishedsky finit par comprendre de quoi il s’agissait.

On était en 1998 : une révolution avait éclaté en Géorgie ex-soviétique, fomentée par des partisans de l’ancien président déchu, Zviad Gamsakhourdia afin de tenter de renverser l’actuel gouvernement, dirigé par le Premier Ministre Edouard Chevardnadze. Le fils de la dame – qui avait effectué son service militaire dans une unité d’élite de l’armée ukrainienne – avait été enrôlé par les rebelles de la Géorgie voisine. On lui avait promis de fortes sommes d’argent pour d’éventuelles activités de guérilla contre l’armée officielle de Géorgie. Attrapé en flagrant délit, il était maintenant détenu dans une prison en Géorgie et risquait la peine de mort. Sa mère insistait pour que le rabbin intervienne et sauve son fils.

On peut imaginer les difficultés : Rav Vishedsky vivait en Ukraine et n’avait aucun lien avec la Géorgie et encore moins avec son gouvernement, ancien ou actuel. Il n’avait aucune envie de s’impliquer d’un côté ou de l’autre, désapprouvait évidemment l’usage de la force et de la terreur et, surtout, n’avait aucune idée de comment il pourrait aider qui que ce soit dans ce conflit.

Mais la femme insistait : « Je suis sûre que vous pouvez écrire une lettre au président Chevardnadze pour qu’il gracie mon fils ! ».

Le rabbin réfléchissait : « C’est totalement irréaliste ! Cependant, même s’il est absolument immoral d’user de terreur, son fils est un Juif et je dois agir ! ». Il demanda à la dame tous les détails et promit d’écrire une lettre. La femme était soulagée et le remercia comme s’il avait déjà réussi à obtenir la libération de son fils.

Mais quoi écrire ? Et surtout, à qui et à quelle adresse ?

Finalement, il décrivit le prisonnier comme un jeune homme naïf, victime d’une bande de truands. Il avait été bien élevé par sa mère, avait servi loyalement son pays mais s’était laissé persuader par des gens sans foi ni loi qui lui avaient fait miroiter toutes sortes d’arguments humanitaires… « Si vous accordez une seconde chance à ce jeune homme, ajouta-t-il à la fin de sa missive, et si vous acceptez de le libérer, je prends personnellement la responsabilité de m’occuper de lui, de lui enseigner les fondamentaux de la morale universelle afin qu’il devienne un citoyen stable, honnête et travailleur ».

A la fin de la lettre, il multiplia les bénédictions de santé et de succès pour le Premier Ministre par le mérite de la grâce présidentielle qu’il accorderait à ce jeune homme naïf.

Envoyer la lettre en la glissant dans la boîte devant le bureau de poste ne servirait à rien : ce ne serait qu’un autre papier sur des montagnes de courrier et cela n’attirerait jamais l’attention de l’homme politique. Rav Vishedsky procéda à une petite enquête et apprit que l’ambassade britannique en Géorgie œuvrait activement en faveur des prisonniers. Il fit donc parvenir sa lettre à l’ambassade britannique en Ukraine en précisant qu’il fallait la transmettre à celle de Géorgie : l’ambassadeur anglais devrait alors la remettre en mains propres au président Chevardnadze.

« Ce fut une longue entreprise, se souvient Rav Vishedsky et, en toute franchise, je n’y croyais pas vraiment moi-même. Mais il y avait là une femme juive seule et un jeune Juif dont la vie était en danger : je devais tout mettre en œuvre pour leur venir en aide.

Durant deux mois, je n’eus aucune nouvelle – comme je m’y attendais en fait. Puis, un jour, un jeune homme frappa à notre porte en demandant à me parler de toute urgence. C’était le fils de cette dame qui venait me remercier de lui avoir sauvé la vie !

J’étais complètement abasourdi ! Cette initiative totalement surréaliste avait donc porté ses fruits ! Après une nouvelle enquête discrète, j’appris que le Premier Ministre Chevardnadze avait été impressionné qu’un rabbin prenne la responsabilité de remettre sur le droit chemin un jeune délinquant et il avait donc signé le décret de grâce présidentielle ! Fidèle à ma parole, je pris ce jeune homme sous mes ailes pour ainsi dire. Bien vite, je réalisai que, comme je l’avais écrit dans ma lettre, c’était effectivement un jeune homme droit et capable d’améliorer sa conduite et sa vie. Il n’avait jamais participé à des actions terroristes mais on l’avait menacé s’il refusait de coopérer avec les révolutionnaires.

Il se mit à fréquenter assidument notre Yechiva et, maintenant, avec sa femme et ses enfants, participe à toutes nos activités et est même devenu un pilier de notre communauté ».

Malka Touger – N’shei Chabad Newsletter N° 6605

Traduit par Feiga Lubecki