On était en mars 1942, une année tragique pour les quelques Juifs survivants d’Europe de l’est. L’armée nazie avançait triomphalement et menait la guerre sur deux fronts : contre les pays qui s’étaient alliés pour la renverser et surtout contre les Juifs. Pratiquement sans défense, les Juifs étaient à la merci de leurs ennemis et étaient déportés en masses vers les camps de concentration. Cependant, quelques Juifs parvenaient à s’échapper, en particulier les jeunes qui rejoignaient les rangs des partisans, des Polonais déterminés à résister à l’ennemi : ils se cachaient dans les forêts et menaient des opérations de guérilla. ‘Haïm Wilofsky et Naftali Berger avaient réussi à fuir leur ville natale, à côté de la célèbre ville de Gour. Ils avaient trouvé refuge dans un groupe de partisans et, avec eux, combattaient l’ennemi commun.

Un jour, ‘Haïm demanda à son ami Naftali :

 

– Pourim approche ! Comment pourrons-nous accomplir les Mitsvot du jour ?

– Ne t’inquiète pas, sourit Naftali en montrant son sac.

De son sac, il sortit, outre les munitions pour son fusil, un Siddour, un livre de prières. Et, des profondeurs de son sac, il remonta quelque chose qui stupéfia ‘Haïm : un rouleau de parchemin, de fait une Méguila !

– Comment as-tu réussi à trouver une Méguila dans cette épaisse forêt ? s’étonna ‘Haïm, ne parvenant pas à en croire ses yeux.

– C’était la Méguila de mon grand-père, expliqua Naftali, heureux du plaisir qu’il causait à son ami. Il l’avait écrite lui-même. Quand les nazis ont encerclé notre village, je me suis enfui en prenant quelques objets nécessaires à ma survie et, en particulier cette Méguila. Elle a une valeur symbolique très forte pour moi, conclut-il, les larmes aux yeux.

– Je te comprends, murmura ‘Haïm. C’est ton lien avec le passé.

– Pas seulement ! C’est aussi notre espoir pour l’avenir ! Pourim nous apprend que les Juifs ne doivent pas désespérer. Certainement D.ieu agira encore une fois en notre faveur et tout «se retournera» comme cela s’était produit dans le Pourim de notre histoire. Il détruira nos ennemis et sauvera le peuple juif !

– Mais… continua ‘Haïm, comment pourrons-nous lire la Méguila ? Nos «amis», les partisans ne nous aiment pas plus que les Nazis ! La seule raison pour laquelle ils supportent notre présence parmi eux, c’est que nous combattons avec eux notre ennemi commun. Sinon, le fait que les Nazis déportent les Juifs ne les dérange pas outre mesure, bien au contraire !

– Nous allons demander la permission de nous éloigner du groupe pour une demi-heure, le temps de lire la Méguila plus profondément dans la forêt.

Effectivement, la veille de Pourim, les deux amis demandèrent au chef du groupe la permission de s’éloigner pour une demi-heure afin d’accomplir un commandement religieux ; ils promirent de se dépêcher et de veiller à ne pas se faire remarquer par les Nazis qui fouillaient les forêts à la recherche des résistants.

Le chef du groupe n’était vraiment pas enchanté. Il répliqua qu’on était en temps de guerre et qu’on n’avait pas le temps de s’occuper de ces choses-là :

– Et que se passera-t-il si les Nazis arrivent tout à coup ?

– Nous allons nous cacher profondément dans la forêt. D’habitude les Allemands n’osent pas s’aventurer si loin. Ils ratissent plutôt sur les côtés de la forêt. De toute manière, nous serons très prudents !

Le chef de groupe accepta à contrecœur : les deux jeunes gens étaient de bons combattants, courageux et intelligents. Mais ce qu’ils ignoraient tous les trois, c’est qu’un autre partisan, Yann Berlovsky les avait espionnés. C’était un antisémite notoire : avant la guerre, il avait été employé par un Juif et avait été très jaloux de la réussite de son patron. Sa haine n’avait cessé d’augmenter au fil des mois et il tenait là l’occasion de l’assouvir :

– Les Allemands promettent une forte récompense à quiconque leur livre un Juif, pensa-t-il. Je vais cacher mon arme, faire semblant de n’être qu’un paysan local et je montrerai aux nazis où se cachent deux Juifs. Ils sauront s’en occuper et moi, je toucherai une belle récompense !

Fier de son plan, il épia les deux jeunes gens qui se préparaient discrètement.

– Naftali, nous risquons d’être si profondément impliqués dans la lecture de la Méguila que nous risquerons de ne pas être assez attentifs aux bruits alentour.

– Je m’en occupe, ‘Haïm ! J’ai préparé un plan peu agréable contre quiconque tentera de s’approcher de nous !

– Je te fais confiance ! Mais j’ai encore un autre problème : comment allons-nous avoir de la lumière ? Nous ne pouvons pas lire la Méguila dans l’obscurité ?

– J’y ai pensé aussi ! assura Naftali. J’ai préparé une petite lampe de poche que j’ai entourée de trois côtés et elle ne donnera de la lumière que d’un côté, juste ce qu’il faut pour que je puisse lire la Méguila. Quant au reste, nous devons placer notre confiance en D.ieu. Après tout, les Juifs ne se sont-ils pas placés en danger quand Morde’haï refusa de se prosterner devant Haman et quand Esther s’est rendue devant le roi sans y avoir été invitée ? Oui, D.ieu nous protégera !

Après avoir mis au point tous leurs préparatifs, les deux jeunes gens informèrent leur commandant de la direction qu’ils prenaient. Mais, sans qu’ils s’en rendent compte, Yann les écoutait et arborait déjà un sourire sardonique.

– Suis-moi, ‘Haïm et veille à ne pas t’éloigner du chemin que je prends ni à gauche ni à droite !

Étonné, ‘Haïm ne posa pas de questions. Ils arrivèrent à l’endroit prévu par Naftali et celui-ci commença à lire la Méguila. Très émus, tous deux suivaient attentivement le texte et se remettaient dans l’ambiance de la fête. Pendant ce temps, trois hommes s’approchaient d’eux silencieusement : deux soldats nazis et Yann, le partisan félon, heureux d’avancer si près de ses proies.

– Les voilà ! susurra un des Nazis, triomphant !

– Faites attention, avertit Yann. Ce sont de bons soldats, ils se battront jusqu’au bout !

– Ne t’inquiète pas, rétorqua un des Nazis. Nous allons les encercler et ils ne pourront pas nous échapper ! D’ailleurs je ne vois pas qu’ils possèdent des armes !

Pendant ce temps, ‘Haïm et Naftali continuaient leur lecture. Quand ils arrivèrent au verset : «Tout se retourna et les Juifs eurent préséance sur leurs ennemis…»

– Haut les mains !

Une lumière aveuglante se projeta sur les deux amis, atterrés qui reconnurent la voix, celle de Yann !

– Yann ! Tu es un traitre !

– Silence, Juifs ! Vous allez pouvoir prolonger votre fête dans les camps de concentration ! s’écria Yann en éclatant de rire.

– Nous ne bougerons pas d’ici ! déclara Naftali d’un ton déterminé. Vous allez être obligés de venir nous prendre ou de nous tuer sur place. Mais nous, nous ne bougerons pas d’ici ! déclara Naftali tout en priant silencieusement que D.ieu les sauve comme Il avait sauvé leurs ancêtres…

– Nous pouvons vous tuer sur place, aboya le Nazi mais nous avons d’abord quelques questions à vous poser et nous ne voulons pas vous priver du traitement spécial de nos camps : vous en avez entendu parler, n’est-ce pas ?

Tout en parlant, les Nazis s’avancèrent et Yann les suivit.

C’est alors qu’une terrible explosion survint. ‘Haïm et Naftali se précipitèrent à terre.

Au bout de quelques minutes, ils relevèrent la tête dans un silence étrange. A part le choc, ils n’avaient pas été blessés. Mais tout autour, les corps des Allemands et de Yann gisaient à terre.

– Telle était donc la surprise que tu leur avais préparée, Naftali ! C’est pour cela que tu m’avais averti de ne pas m’éloigner ni à droite ni à gauche.

– En effet, même si nous plaçons notre confiance en D.ieu, nous devons tout mettre en œuvre pour nous protéger et j’avais miné le terrain autour de notre cachette, constata Naftali. Viens, la lampe de poche fonctionne encore, terminons la Méguila et retournons au campement !

– Encore un miracle de Pourim ! réfléchit ‘Haïm. Voilà la preuve que la lumière de la Torah et cette du peuple juif ne s’éteindront jamais !

Si’hot Lanoar N° 329

Traduit par Feiga Lubecki