A peine a-t-il permis aux Enfants d’Israël de quitter l’Egypte que le Pharaon se lance à leur poursuite pour les obliger à revenir. Le peuple hébreu se trouve pris au piège, entre les armées égyptiennes et la mer. D.ieu dit à Moché de lever son bâton au-dessus de l’eau et la mer s’ouvre pour permettre au Peuple juif de passer puis elle se referme sur les assaillants égyptiens. Les Enfants d’Israël entonnent un chant de louange et de gratitude à l’égard de D.ieu.

Dans le désert, le peuple souffre de faim et de soif et se plaint sans cesse à Moché et Aharon. D.ieu adoucit miraculeusement les eaux amères de Mara et par la suite, Moché fait jaillir de l’eau d’un rocher, en le frappant de son bâton. Grâce à son mérite, la Manne tombe des Cieux, chaque matin avant l’aube, et des cailles apparaissent, chaque soir, dans le camp d’Israël.

Les Enfants d’Israël reçoivent l’instruction de ramasser, chaque vendredi, une double portion de la Manne, puisqu’elle ne tombera pas le Chabbat, décrété par D.ieu comme jour de repos. Certains désobéissent, veulent en ramasser le septième jour mais n’en trouvent pas. Aharon préserve une petite quantité de Manne dans une fiole, comme témoignage pour les générations futures.

A Refidim, le peuple est attaqué par Amalek qui est vaincu grâce aux prières de Moché et une armée levée par Yehochoua.

La raison, le doute, la foi et la mémoire

Le Peuple juif venait de vivre l’une des plus extraordinaires manifestations, dans l’histoire, de la puissance divine. Dix plaies surnaturelles avaient obligé la nation la plus puissante du monde à les libérer de leur esclavage. La mer s’était ouverte devant eux et la Manne tombait du ciel pour les nourrir.

Ils campent à Refidim et le Texte nous indique : « [Moché] nomma ce lieu [Refidim qui signifie] « défi et conflit » à cause des conflits des Enfants d’Israël et de leur défiance à l’égard de D.ieu : « D.ieu est-Il parmi nous ou non ? » Puis vint Amalek qui attaqua les Enfants d’Israël à Refidim ».

Comment purent-ils avoir l’audace de poser cette question ?

Telle est la nature du doute. Il se peut que le doute s’appuie sur une quête de rationalité. Parfois, il naît des désirs et objectifs personnels de l’individu. Mais il existe aussi un doute dans sa plus simple expression, un doute irrationnel, un doute plus puissant que la raison. Ce doute neutralise les arguments les plus convaincants, les expériences les plus inspirantes avec rien de plus qu’un cynique haussement d’épaules.

Et c’est cette sorte de doute qui fit du Peuple juif la cible de l’attaque d’Amalek.

« Amalek » dans sa représentation spirituelle, est l’essence de l’indifférence irrationnelle et gratuite.

La vérité peut réfuter les arguments logiques qu’on lui oppose. La vérité peut l’emporter sur les tendances et les désirs égoïstes car la nature intrinsèque de l’homme se définit par l’axiome : « l’esprit domine le cœur ». Cela signifie qu’un homme a l’aptitude de reconnaître la vérité au point qu’elle s’imprègne dans son caractère et s’implante dans son comportement. Mais nos facultés rationnelles sont impuissantes face au défi d’un Amalek qui brave sans vergogne la vérité et qui refroidit nos moments les plus inspirés, avec rien de plus qu’un méprisant : « Et alors ? »

C’est la raison pour laquelle Amalek, et ce qu’il représente, constitue l’archétype de l’ennemi du Peuple juif et de notre mission dans le monde. Comme le proclama Moché : « D.ieu a juré par Son trône ; D.ieu est en guerre contre Amalek dans toutes les générations. »

La Torah établit trois mitsvot consacrées à se souvenir des actes d’Amalek, d’éradiquer sa mémoire et de ne pas oublier les défis qu’il lance.

Amalek nous attaqua « sur la route, sur notre chemin qui nous faisait sortir d’Égypte », alors que nous nous dirigions vers le Mont Sinaï pour recevoir la Torah et notre mandat en tant que Peuple de D.ieu. Là encore, l’histoire reflète le fonctionnement intérieur de l’âme.

La période de l’attaque historique d’Amalek décrit les circonstances intérieures lors desquelles la corruption d’un doute infondé peut surgir dans l’esprit.

L’Exode personnel

Dans la Haggada de Pessa’h, nous disons : « Dans chaque génération, un Juif doit se considérer comme s’il sortait lui-même d’Egypte (Mitsrayim). »

Mitsrayim, le mot hébreu pour « Égypte », signifie : « limites ». Au niveau personnel, cela se réfère à ce que l’enseignement de la ‘Hassidout dénomme « le canal étroit du cou » qui fait la jonction entre l’esprit et le cœur. Car tout comme notre tête et notre cœur sont physiquement rattachés par le passage étroit du cou, la même morphologie se retrouve au sens spirituel et psychologique.

L’esprit, comme nous l’avons mentionné, possède une supériorité inhérente sur le cœur. Et pourtant, c’est une tâche extrêmement difficile et exigeante que d’exercer cette supériorité. Il n’est pas facile de conformer nos sentiments et nos désirs à ce que nous savons être raisonnable. C’est cet effort constituant « l’Exode d’Égypte » qui revient à chacun de nous : négocier avec le canal étroit de notre « cou » intérieur pour surmonter les attirances matérielles, la subjectivité émotionnelle et l’égocentrisme qui discréditent l’autorité de l’esprit sur le cœur et l’empêchent d’influencer notre caractère et notre comportement.

Le dernier défi

Une fois que l’on est parvenu à cet Exode personnel, reste un dernier défi à surmonter : celui d’Amalek. Tant que nous sommes toujours emprisonnés dans notre Égypte personnelle, notre intégrité doit affronter de nombreux obstacles. Tant que nous n’avons pas réussi à faire de notre esprit l’axe central autour duquel tout tourne, nos instincts primaires, comme la gourmandise, la colère, la quête de puissance, le plaisir immédiat, peuvent dominer en nous. Mais une fois que nous sommes parvenus à cet Exode personnel, que nous avons établi notre connaissance et notre compréhension de la vérité comme déterminantes dans notre vie, la bataille n’est pas encore gagnée. Il se peut que nous soyons confrontés à des idées et des rationalisations négatives mais libérés des mensonges de l’égocentrisme, la vérité triomphe en nous. Nous pouvons être tentés par des désirs et des tendances néfastes mais dans notre vie, l’esprit domine le cœur, et nous réussirons donc à les faire céder et même à les transformer.

Mais il reste un ennemi qui menace encore l’individu sorti d’Égypte : Amalek.

Amalek « connaît son Maître et se rebelle délibérément contre Lui ». Il ne confronte pas la vérité avec des arguments ou même des motivations égocentristes. Il ne fait que la dédaigner. A l’axiome : « Conforme-toi à la vérité parce que c’est la vérité », il dit : « Et alors ? » Uniquement armé de son arrogance, Amalek conteste l’incontestable.

Mémoire de l’âme

Comment lui répondre ? Comment faire face à l’apathie, au cynisme, au doute intérieur sans raison ? Amalek est irrationnel et totalement indifférent à la raison. La réponse à Amalek doit, elle aussi, être irrationnelle.

Dans le Tanya, Rabbi Chnéor Zalman de Lyadi discute de la foi en D.ieu qui fait partie intégrante de l’âme juive. La foi n’est pas un but à atteindre. Il suffit de la dévoiler parce qu’elle est le tissu-même de l’âme juive. La foi, transcende la raison. Par la foi, la personne se lie à l’infinie vérité de D.ieu, dans sa totalité, contrairement à la perception à laquelle parvient la raison, qui, elle, se définit et se limite selon la nature finie de l’esprit humain.

Rabbi Chnéor Zalman explique ainsi un phénomène étonnant : tout au long de l’histoire juive, des milliers de Juifs ont sacrifié leur vie plutôt que de renoncer à leur foi et à leur lien avec le Tout-Puissant. Cela inclut également ceux qui ne connaissaient que très peu de choses du Judaïsme, ne l’appréciaient pas et ne le pratiquaient pas dans leur vie quotidienne. Mais au moment de vérité, quand ils sentirent que leur identité juive elle-même était en danger, leur foi intrinsèque, une foi qui ne connaît ni limites ni faux fuyants, jaillit et domina toutes choses.

Notre réponse à Amalek est de nous souvenir, de faire appel aux réserves de notre âme et à notre foi supra rationnelle, une foi qui peut être enfouie et oubliée sous un amas d’implications et d’enchevêtrements matérialistes, mais une foi qui, quand elle est rappelée, peut affronter tous les défis qu’ils soient moraux, rationnels ou non.