C’était Chabbat matin et il n’y avait que neuf hommes dans la synagogue « Bais Simcha » de Sunshine en Floride.

Chaque fois que la porte s’ouvrait, neuf paires d’yeux étaient attirées comme n’importe quel fidèle à la sortie de Yom Kippour serait attiré par un sandwich et une canette. En l’absence de dix Juifs, on ne peut pas sortir la Torah. Sans le Minyane, on ne peut répéter la Amida avec la Kedoucha. Sans dix Juifs, Michael Fein, le Juif le plus riche de la ville et président de la synagogue ne pourrait réciter le «Kaddich» en mémoire de sa mère chérie.
Le temps passait, il était 11h00 et Michael Fein se demandait si D.ieu n’écouterait pas leurs prières avec juste neuf hommes… Et la mère de Michael, comment ressentirait-elle le fait qu’il n’ait pas récité le Kaddich pour elle ?.
A 11h15, alors que Rav Levi allait donner le signal du départ, la porte s’ouvrit soudain et… entra un grand gaillard, dans les trente ans, vêtu d’un jeans, d’une chemise qui avait été blanche et d’une Kippa. Enfin le dixième homme !
«Sortez la Torah!» s’écria Rav Levi.
Mais l’homme ressortit !
Huit paires d’yeux se tournèrent, désespérés, vers Rav Levi : «Que fait-on?»
L’homme revint avec une dynamique fillette de deux ans qui se mit à courir vers Rav Levi. Elle portait une robe rose tâchée, une seule chaussette blanche et des sandales qui avaient vu des jours meilleurs mais seule la femme de Rav Levi avait remarqué ces détails, pas les hommes préoccupés seulement par le Minyane.
– Y a-t-il un Cohen ? demanda Rav Levi.
Michael Fein s’approcha de la Torah. Non, il n’était pas Cohen mais seulement Levi : en principe, le Cohen est appelé en premier à la Torah, un grand honneur, mais comme il n’y avait pas de Cohen à Sunshine, c’était lui, le Levi qui était normalement appelé le premier.
– Je suis Cohen ! déclara l’étranger.
Michael Fein était stoppé net dans son élan.
– Quel est votre nom hébraïque ? demanda Rav Levi.
– Moché Ben Aharon Hacohen !
L’adorable petite Mindy en profita pour se coucher par terre à côté de son père en criant de toutes les forces de ses petits poumons, ce qui résonnait relativement agréablement…
Moché Ben Aharon récita la bénédiction mais nul – sauf Rav Levi qui était à côté de lui – ne put répondre à cause des cris de Mindy. Et nul ne put entendre la lecture de la Torah.
Moché Ben Aharon se rassit, prit sa Mindy sur les genoux et lui donna un bonbon blanc qu’elle recracha aussitôt avec une force surprenante puisqu’il atterrit sur Chlomo Feinberg, le doyen de la synagogue, 82 ans, qui s’essuya sans un mot.
Rav Levi appela Michael Fein à la Torah mais Mindy avait trouvé un autre passe-temps : elle claqua la porte une fois, deux fois, dix fois…
« Ne pouvez-vous pas contrôler votre fille ? » finit par s’écrier Michael Fein. Elle rend tout le monde Mechouga (fou) !
Moché Ben Aharon se leva d’un bond, prit Mindy dans ses bras et sortit !
De nouveau, neuf hommes seulement !
Ennuyé, Rav Levi décréta : «Nous allons finir la lecture de la Torah puisque nous avons déjà commencé mais Michael ne pourra pas réciter le Kaddich pour sa mère!»
– Comment ? Ma mère qui a travaillé seize heures par jour pour payer mes études d’avocat ? Je dois réciter le Kaddich pour elle ! s’emporta Michael Fein.
– Alors, si c’est important pour vous, allez à la recherche de notre dixième homme et excusez-vous ! Peut-être acceptera-t-il de revenir !
Michael Fein avait sa fierté : il dirigeait la plus grande firme d’avocats dans la région. Il n’avait à s’excuser auprès de personne.
– Monsieur le rabbin ! Ce serait mieux si vous alliez vous excuser !
– Mais Michael ! Ce n’est pas moi qui ai interpellé Moché Ben Aharon, ce n’est pas moi qui ai utilisé le mot Mechouga !
Michael Fein dut réfléchir rapidement : si quelqu’un n’allait pas rapidement s’excuser auprès de Moché Ben Aharon, il ne pourrait pas réciter le Kaddich pour sa mère ! Et s’il s’agissait de sa mère, Michael Fein était prêt à tout, même à s’excuser auprès d’un père Mechouga qui gâtait son adorable petite fille tout aussi Mechouga qui rendait toute l’assemblée Mechouga.
Après la lecture de la Torah, Michael Fein prit une longue inspiration, enleva son Talit (châle de prière) et sortit.
Cinq minutes, dix minutes, vingt minutes, les autres fidèles s’impatientaient, Rav Levi suppliait chacun de rester même si certains grognaient que Michael Fein ne s’était jamais déplacé quand eux-mêmes devaient réciter le Kaddich pour leurs parents disparus…
A exactement midi, à l’heure où le Minyane aurait dû s’achever, Michael Fein revint, portant Mindy sur ses épaules, suivi de Moché Ben Aharon. Michael Fein babillait avec Mindy, parlait d’un petit train qui faisait Tchou Tchou et d’oiseaux qui pépiaient…
Puis il rendit Mindy à son père, remit son Talit et regarda Rav Levi.
– D’accord ? Nous sommes bien dix maintenant ! Je peux réciter le Kaddich pour ma chère Maman !
C’est alors que Rav Levi comprit que ceux qui avaient institué les règles du Minyane tant de siècles auparavant avaient sûrement été très sages. Grâce à ces lois, tout Juif qui participait à un Minyane, qu’il soit riche ou pauvre, avocat ou SDF, devenait un ami bienvenu.
Et quand il vous manque un dixième, cela rend chaque dixième – quel qu’il soit – votre meilleur ami, même s’il est un peu Mechouga, lui ou son enfant et même s’ils rendent tous les autres Mechouga.

Zalman Velvel
www.chabad.org
traduit par Feiga Lubecki