– Ce n’est pas possible ! s’écria le respectable docteur, en proie à un flux d’émotions difficile à contenir.

Il se prit la tête dans les deux mains, bouleversé par la révélation. Le rabbin qui lui faisait face n’était pas moins ému. Se pouvait-il qu’ils soient tous les deux témoins de la réalisation d’un événement considérable – comme si la boucle était bouclée devant eux ?

Ceci se passait en 1989. Rav Boruch Oberlander s’installa à Budapest, la capitale de la Hongrie où il avait été envoyé par le Rabbi de Loubavitch. A son arrivée, il avait établi un cours hebdomadaire de Torah. Chaque lundi soir, des Juifs venaient étudier sous sa houlette la Sidra de la semaine avec des Midrachim et d’importantes notions de ‘Hassidout. Petit à petit, le cercle des participants s’élargissait au point que ce furent plus de cinquante personnes qui venaient régulièrement et ponctuellement assister à ce cours.

Parmi eux se trouvait Peter Gorgeï, docteur en informatique et intellectuel reconnu. A cette époque, il travaillait pour l’ONU. Rav Oberlander avait remarqué combien Peter était scrupuleux, arrivait toujours au début du cours et repartait sitôt le cours terminé. Il n’avait presque jamais raté un cours. Cependant, contrairement aux autres participants qui aimaient bavarder un peu et se renseigner sur les principales Mitsvot de la Torah avec le Rav avant ou après le cours, Peter restait discret et n’avait jamais cherché à parler avec lui ni même à faire plus ample connaissance.

Un jour, l’homme se trompa et, par inadvertance, arriva un quart d’heure en avance en s’excusant : il préférait attendre dans la maison du Rav plutôt que dans la rue. Rav Oberlander l’assura que cela ne le dérangeait absolument pas et, qu’au contraire, il était ravi d’avoir ainsi l’occasion d’entrer en contact avec lui personnellement.

– Quel est votre nom de famille à l’origine ? commença-t-il à lui demander.

En effet, il faut savoir que de nombreux Juifs hongrois avaient changé leur nom de famille après la Shoah, dans l’espoir de se fondre dans la population. Ainsi, M. Stein était devenu M. Kovech tandis que M. Klein devenait M. Kalane etc.

– Greenwald ! répondit Peter en toute simplicité, peu étonné de la question.

– Et quel était le prénom de votre père ? Et celui de votre grand-père ? continua Rav Oberlander.

– Mon père s’appelait Moché ; son père c’est-à-dire mon grand-père s’appelait Eliézer David. Mon arrière-grand-père s’appelait Chlomo et il habitait dans la ville de Pakach. Mais, à l’origine, la famille venait de Tcherna.

– Et quel était le métier de votre grand-père ? continua Rav Oberlander, de plus en plus curieux.

– Il vendait du bois, répondit Peter.

Rav Oberlander se sentait trembler :

– Mon arrière-grand-mère avait un frère qui s’appelait Chlomo et qui n’était autre que… votre arrière-grand-père ! s’écria-t-il d’un souffle, lui-même bouleversé par cette soudaine parenté.

– Ce n’est pas croyable ! laissa échapper Peter, encore plus stupéfait de cette révélation.

Durant de longues minutes, les deux interlocuteurs restèrent assis face à face, en silence, tentant de digérer ce qu’ils venaient de découvrir.

Puis Rav Oberlander raconta à Peter ce qu’il connaissait de l’histoire de leur famille commune. Ils étaient issus d’une famille connue et respectée de Hongrie. Deux frères de leur arrière-grand-père étaient respectivement l’un le Gaon (génie) Rabbi Moché, rabbin de la ville de ‘Host et auteur du livre Arougat Habossèm tandis que l’autre, Rabbi Eliézer David avait été rabbin de la ville de Satmar et l’auteur du livre Keren LeDavid. D’ailleurs Rav Oberlander prit ces deux livres de l’étagère de la synagogue pour les montrer à Peter qui en fut très ému.

Le même soir, Rav Oberlander téléphona à son père pour lui annoncer qu’il avait retrouvé un proche parent et Peter put ainsi parler pour la première fois à ce cousin. Celui-ci expliqua qu’effectivement, au cours du siècle dernier, une partie de sa famille s’était enthousiasmée pour l’idéologie communiste tandis que l’autre restait attachée aux traditions religieuses.

– Avant que nous ne quittions la Hongrie, raconta le père de Rav Oberlander, nous avons supplié les membres restant au pays de préserver au moins les Mitsvot principales du judaïsme mais nous n’avons pas réussi : ils étaient bien trop hypnotisés par leur idéologie athée !

Il soupira :

– Boruch ! Je t’en supplie ! Essaie de compléter ce que mes parents n’ont pas pu obtenir !

Cette révélation inattendue engendra un lien très fort entre Peter et Rav Oberlander. Peter s’efforçait de participer à tous les cours hebdomadaires mais se contentait d’enregistrer mentalement les notions qu’il entendait sans progresser dans la pratique quotidienne. Rav Oberlander était décidé à ne pas le brusquer et à attendre patiemment le déclic.

Deux ans passèrent ainsi et, un jour, les participants du cours eurent la satisfaction d’avoir achevé l’étude de tout le ‘Houmach. Bien entendu, Rav Oberlander décida de fêter l’événement par un grand Siyoum (fête de conclusion d’une étude) durant lequel ils termineraient tous ensemble la dernière Paracha de la Torah, Vezot Habra’ha. Tout en trinquant Le’haïm (A la vie !) et en dégustant des gâteaux, chacun souhaitait à l’autre de continuer dans la joie à gravir encore d’autres échelons de la connaissance.

A la fin de la fête, Peter s’approcha de Rav Boruch et demanda à lui parler en privé ; tous deux se retirèrent dans un coin de la pièce :

– Je pense qu’il est temps que j’entre dans l’alliance d’Avraham notre père ! soupira Peter, exprimant ainsi son souhait de se faire circoncire. Je voudrais vous demander votre aide afin de réaliser cela le plus rapidement possible.

– Quel serait le meilleur jour pour vous ? demanda Rav Oberlander qui avait de la peine à cacher sa satisfaction devant cette requête.

– En ce qui me concerne, je suis prêt à m’y soumettre dès demain matin !

Rav Oberlander était stupéfait. Jamais Peter n’avait manifesté la moindre envie d’accomplir une Mitsva, quelle qu’elle soit. Et voici qu’il en réclamait une et non la plus facile ! Et immédiatement de surcroît ! Que s’était-il passé ? Mais ce n’était pas le moment de poser des questions !

Comme s’il lisait dans ses pensées, Peter déclara calmement :

– Je vais vous expliquer : cela fait déjà un certain temps que j’avais décidé de me faire circoncire mais j’estimais que, pour cela, j’avais besoin d’une véritable préparation. J’attendis donc d’achever l’étude des cinq Livres de la Torah pour passer à l’action. Puisqu’aujourd’hui, nous avons achevé ce cycle, j’estime que le moment est arrivé ! Je ne veux pas attendre un jour de plus !

Bien entendu, Rav Oberlander se hâta de contacter le Mohel qui pourrait agir dès le lendemain et il eut l’honneur de servir de Sandak (parrain) pour Peter pendant l’opération.

– Quel prénom juif choisissez-vous maintenant ? lui demanda-t-il dès qu’il eut repris ses esprits après l’opération.

– David ! répondit Peter sans hésiter. D’après le prénom de notre grand-père.

– Je crois qu’il portait deux prénoms, remarqua Rav Oberlander : Eliézer David très exactement, d’après le nom de notre arrière-grand-oncle, le rabbin de Satmar !

C’est ainsi que Peter Gorgeï devint Eliézer David Greenwald : la boucle était bouclée.

Depuis ce jour, le lien entre les deux branches de la famille ne fit que se renforcer, en particulier entre le rabbin et le docteur en informatique. Rav Oberlander offrit à son nouveau cousin des Téfilines et des Mezouzot.

A présent, Eliézer David progresse à grands pas dans le chemin de la Torah.

Lévi Shaikevitz – Sichat Hachavoua N° 1560

Traduit par Feiga Lubecki