Une lettre en Sibérie

Alors que de nombreux ‘Hassidim avaient réussi à quitter l’Union Soviétique après la seconde guerre mondiale (en se faisant passer pour des citoyens polonais), Reb Mendel Futerfass n’avait pas eu cette chance. Il avait été repéré par les autorités russes qui l’avaient arrêté, jugé sommairement puis déporté en Sibérie. Son « crime » avait été rapidement défini comme une atteinte à la sécurité de l’empire soviétique : en effet, il n’avait cessé d’enseigner et de promouvoir la pratique du judaïsme parmi les Juifs. Pour cela, il fut condamné à travailler comme esclave durant huit ans dans cette région la plus froide du globe dans des conditions inhumaines – sans doute afin de réaliser la gravité de ses activités « contre-révolutionnaires » et anti-communistes.

Même en Sibérie, Reb Mendel continuait de se conduire comme un ‘Hassid, veillant à prier, respecter le Chabbat, manger cachère et garder un minimum de dignité humaine. Ce n’était vraiment pas facile car il était privé de tout environnement propice à l’étude : il n’avait ni compagnon d’infortune ni livres avec lesquelles stimuler son esprit pour s’élever au-dessus des contingences matérielles et se lier à son Créateur. Un jour, celui de son anniversaire hébraïque, il ressentit pourtant une très forte envie de célébrer ce jour particulier comme le font les ‘Hassidim : réunir ses amis, prendre des bonnes résolutions, partager des souvenirs, évoquer les discours sublimes de son Rabbi, remercier D.ieu « qui nous a fait vivre et exister jusqu’à ce jour » (comme on le mentionne dans la bénédiction traditionnelle de Chéhé’héyanou)… Il souhaitait surtout, entrer en Ye’hidout, audience privée avec le Rabbi pour établir le bilan spirituel de l’année écoulée et obtenir des directives claires pour l’année à venir !

Mais les seuls « amis » qu’il pouvait réunir étaient les criminels de droit commun ainsi que les paysans illettrés et grossiers condamnés comme lui aux travaux forcés. Non, il ne pouvait pas compter sur eux pour remercier le Créateur. Mais il pouvait s’unir à son Rabbi – en pensée. Il se prépara aussi bien que possible vu les conditions tragiques de son emprisonnement et s’imagina écrire une lettre puis la tendre en tremblant au Rabbi : certainement le Rabbi comprendrait sa situation et le bénirait pour une bonne année, une meilleure année, remplie de joies et de Mitsvot. Oui, cette pensée le réconforta, l’encouragea et le stimula pour garder espoir. Il sortirait certainement grandi de cette épouvantable épreuve.

Après sa libération, il dut rester encore quelques années, seul, en Union Soviétique où il reprit immédiatement ses activités clandestines au service du judaïsme.

Des années plus tard, il put enfin rejoindre sa femme et ses enfants qui s’étaient installés en Angleterre.

Un jour, alors qu’il parcourait les nombreuses lettres d’encouragement que son épouse avait reçues du Rabbi, il découvrit un télégramme. Celui-ci était daté du lendemain de ce fameux anniversaire « célébré » au Goulag sibérien, des années auparavant. Le Rabbi avait écrit à Mme Futerfass : « J’ai reçu la lettre de votre mari… ».

Aucune distance physique, spirituelle ou médicale ne peut séparer un Juif du Rabbi…

Yerachmiel Tills – chabad.org

Traduit par Feiga Lubecki