Il n’avait pas plu à Lyozna depuis un certain temps. Les fermiers avaient épuisé toutes leurs ressources : argent, temps, énergie… Ils avaient labouré et semé mais, sans pluie, la terre ne donnait aucune récolte ; le sol était parcheminé et craquelé et les larmes des hommes ne suffisaient pas à l’irriguer. Ils avaient prié et jeûné, distribué la charité et encore prié…

Cinq des fermiers les plus âgés – qui étaient aussi des ‘Hassidim de Rabbi Chnéor Zalman – se rendirent chez leur Rabbi pour lui exposer la gravité de la situation.

Mais le Rabbi ne répondait pas. De fait, il ne réagissait même pas : il restait assis comme s’il ignorait leur présence, regardant dans le vague comme pour signifier qu’il ne pouvait remédier à la situation.

Les ‘Hassidim étaient comme paralysés, leurs yeux suppliaient silencieusement le Rabbi d’agir ou, au moins, de leur donner une réponse ou même juste de les regarder.

Au bout de quelques minutes, l’un d’entre eux quitta le bureau à reculons et les autres le suivirent, comprenant qu’il n’y avait rien à attendre. Une fois sortis, ils éclatèrent en sanglots, désespérés.

Mais le jeune Mena’hem Mendel, le petit-fils du Rabbi (qui plus tard deviendrait lui-même Rabbi sous le nom du Tséma’h Tsédek), Rabbi Its’hak de Homil ainsi qu’un 3ème ‘Hassid étudiaient justement dans la salle attenante et s’interrompirent quand ils entendirent ces pleurs.

– Comment se fait-il que vous pleurez alors que vous sortez de chez le Rabbi ? N’importe quel ‘Hassid danse de joie quand il sort d’une entrevue avec le Rabbi !

Mais quand ils entendirent ce qui s’était passé…

Le petit-fils du Rabbi rompit le silence, écrivit quelques lignes sur un papier et appela celui qui avait été choisi pour assister le Rabbi ce jour-là, un homme simple mais dévoué.

– Mon ami ! Nous sommes ici trois ‘Hassidim et nous formons donc un Beth-Din, un tribunal rabbinique. Souviens-toi : tu dois accomplir la mission que nous te confions sous peine d’être puni d’exclusion de la communauté. Transmets au Rabbi ce qui est écrit sur ce papier !

Quand l’homme lut ce qui était écrit, il pâlit, trembla et faillit s’évanouir ! Comme il aurait voulu refuser mais… un ordre d’un Beth-Din… ! Il n’avait pas le choix !

Il entra dans le bureau et, d’un ton saccadé, débita :

– Rabbi ! J’ai été mandaté par un Beth-Din constitué de votre petit-fils, de Rabbi Its’hak de Homil et d’un troisième ‘Hassid pour vous lire ce papier, sinon je serai sévèrement puni…

Il baissait la tête, regardait le papier pour ne pas voir l’expression étonnée du Rabbi, se racla la gorge et commença :

– Si vous ne pouvez pas aider les fermiers qui viennent de sortir de votre bureau, vous êtes un voleur ! Pourquoi ne pas leur accorder ce qui leur est dû ? Et si vous ne les aidez pas parce que vous ne pouvez pas le faire, comment pouvez-vous accepter de diriger des milliers de Juifs qui ont toute confiance en vous ?

En entendant cela, Rabbi Chnéor Zalman plia les bras sur la table et se cacha le visage dans ses mains durant un long moment. Submergé de honte, l’homme aurait tellement voulu sortir lui aussi du bureau mais on lui avait fait si peur…

Soudain un souffle de vent passa à travers la fenêtre et le ciel se couvrit de nuages sombres. Des nuages ! Le Rabbi releva la tête puis se cacha à nouveau le visage. Des fines gouttes de pluie se mirent à tomber. Une troisième fois et la pluie tomba à torrents !

A l’extérieur du bureau, les fermiers s’aperçurent que la pluie se mettait enfin à tomber : émerveillés, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et se mirent à danser.

Rabbi Its’hak de Homil se tourna avec stupéfaction vers le jeune Mena’hem Mendel comme pour lui demander d’où il avait appris ce stratagème. Et comment pouvait-il être si sûr de la réponse ?

– C’est simple, répondit le Tséma’h Tsédek. C’est écrit explicitement dans le Talmud (Taanit 24 b) : « La sécheresse régnait et les fermiers se rendirent chez Rav Pappa pour lui demander de prier. Il déclara un jour de jeûne et tous obéirent. Ce fut une journée difficile au point que Rav Pappa lui-même devint si faible qu’il dût manger un peu de bouillie pour rester conscient et continuer de prier. Mais même ainsi, la pluie ne tomba pas. Arriva alors Rav Na’hman bar Ouchpazti qui proposa d’un ton presque moqueur : Rav Pappa ! Si vous mangiez un autre bol de bouillie, pensez-vous que la pluie tombera ? Le Talmud conclut que Rav Pappa eut honte et la pluie se mit à tomber ».

Je me suis toujours demandé, ajouta le futur Rabbi Tséma’h Tsédek : certainement le Talmud ne voulait pas nous encourager à faire honte à un grand Sage, D.ieu préserve ! Mais maintenant j’ai compris : Rav Pappa était l’homme le plus saint de sa génération. Cependant, il peut arriver qu’un tel Tsaddik devienne si pur et atteigne un degré si élevé qu’il n’a plus de lien avec le monde ici-bas ! Il faut alors le faire redescendre pour ainsi dire afin qu’il accorde sa bénédiction. C’est ce qu’avait fait Rabbi Na’hman au temps du Talmud et c’est ce que j’ai fait pour mon grand-père le Rabbi ! C’est ainsi que j’ai ramené le Rabbi dans ce monde matériel peuplé de gens qui ont tant besoin de lui !

Living with the Rebbe

Traduit par Feiga Lubecki