Quel est le sens d’un nom ?
Les noms, dans la Torah, ne sont pas dus à un choix aléatoire, et en particulier pour les Sidrot. Les noms qu’elles portent apportent un regard sur leur contenu, même si apparemment, ils sont tirés des premiers mots de la Sidra et semblent donc, dans une certaine mesure, fortuits. Car il n’existe rien comme le hasard pur dans les événements puisque tout se passe selon la Providence divine, et a fortiori les sujets de Torah.

Nous pouvons donc résumer le contenu de toute la Sidra de cette semaine en comprenant ce qu’implique son nom : Le’h Le’ha.

Le’h Le’ha : Va pour toi-même
On a l’habitude de le traduire par «Sors (de ton pays et de ton lieu de naissance et de la maison de ton père…)». Mais littéralement, il signifie : «Va pour toi-même». «Aller» a, dans la Torah, la connotation d’aller de l’avant vers notre but ultime, dans notre service du Créateur. Et cela est fortement impliqué dans la phrase «Va pour toi», signifiant : vers l’essence de ton âme et le but ultime pour lequel tu as été créé.

C’était là le commandement donné à Avraham, et la première partie du récit le souligne. Car il lui fut enjoint de quitter son environnement idolâtre et de se rendre en Israël. Et à l’intérieur d’Israël, il «allait et voyageait vers le Sud», c’est-à-dire vers Jérusalem. Il progressait vers un degré toujours croissant de sainteté.

Mais tout à coup, nous lisons : «et il y eut une famine sur la terre et Avram descendit en Egypte». Pourquoi ce renversement soudain dans son voyage spirituel ?

Ascension ou descente ?
Le fait qu’il y eut un renversement de situation semble clair. Aller en Egypte était en soi une descente spirituelle, ce que le verset exprime clairement : «Et Avram descendit en Egypte». La cause de son voyage : «et il y eut une famine dans la terre» paraît également manifester un voilement de la bénédiction divine. N’est-il pas étrange que lorsqu’il atteint la terre que D.ieu lui a montrée, une famine le force à la quitter ?

L’on peut proposer comme réponse qu’il s’agissait en fait d’une des épreuves qu’Avraham devait surmonter pour prouver qu’il était digne de sa mission (et le Midrach nous dit que lorsqu’il fut confronté à cette difficulté inexplicable, Avraham «ne se mit pas en colère et ne se plaignit pas»).

Mais cela n’est pas suffisant. Car la mission d’Avraham n’était pas seulement personnelle mais elle consistait à diffuser le Nom de D.ieu et à rassembler des adhérents à la foi en Lui. Le Midrach compare ses nombreux voyages à la manière dont l’on doit secouer une boîte à épices pour répandre ses aromes aux quatre coins de la pièce. Ainsi, expliquer sa descente en termes de pèlerinage personnel ne résout pas la difficulté. D’autant plus que l’effet immédiat de ce voyage fut de mettre en danger la mission d’Avraham. Le fait que l’arrivée d’un homme de D.ieu venu répandre Son Nom soit suivi d’une famine ne pouvait l’aider dans sa tâche.

Le pire allait suivre quand Avraham entra en Egypte et que Sarah, sa femme, lui fut arrachée par le Pharaon. Et bien qu’elle ne fût pas touchée, il est évident qu’il s’agissait bien ici de tout le contraire d’une ascension dans le processus spirituel qui semblait avoir été tracé pour eux.

Comment donc, face à ces contradictions, peut-on affirmer que toute l’histoire de Le’h Le’ha est, comme l’implique son nom, celle de l’ascension continuelle d’Avraham vers sa destinée ?

Préfiguration historique
Nous pouvons avancer vers la résolution de ces difficultés en nous penchant sur le sens profond du célèbre dicton : «les actes des pères sont un signe pour les enfants». Cela signifie que leurs mérites donnent aux enfants la force de suivre leur exemple. Et c’est par les errances d’Avraham que fut rendue possible l’histoire qui allait être celle des Enfants d’Israël.

Le voyage d’Avraham en Egypte préfigure le futur exil égyptien. «Et Avram sortit d’Egypte» présage la Délivrance des Hébreux. Quant au mérite qui valut aux Hébreux d’être sauvés, ils le doivent à Sarah. Car leurs femmes se protégeaient pour ne pas pécher avec les Egyptiens, tout comme l’avait fait Sarah face aux avances du pharaon.

La fin est implicite dans le commencement
Sous cet éclairage, nous pouvons observer que le but du voyage d’Avraham en Egypte apparaît dès son commencement. Car tel était le but de l’exil d’Egypte : que la présence de D.ieu soit ressentie dans les lieux les plus réfractaires. L’ascension ultime était déjà implicite dans la descente.

Il en va de même pour les apparentes digressions de l’histoire juive. Elles ne représentent pas un détournement du cheminement de l’histoire mais une manière de jeter la lumière de D.ieu sur des coins du monde encore intouchés, comme préparation et partie de la Délivrance future. L’exil fait donc partie intégrante du progrès spirituel. Il nous permet de sanctifier le monde entier par nos actions, et pas seulement une toute petite partie.

On pourrait peut-être se demander où ce progrès est apparent. Le monde ne semble pas évoluer vers une plus grande sainteté… Mais il s’agit là d’un jugement superficiel. Le monde n’évolue pas de son propre chef. Il est façonné par la Providence divine.

Ce qui apparaît en surface comme un déclin est, bien que de façon cachée, une part du processus perpétuel de la transformation que nous opérons dans le monde chaque fois que nous consacrons nos actions à la Torah et à la Volonté Divine. En d’autres termes, le monde s’élève et se raffine sans cesse. Rien ne peut l’illustrer plus clairement que l’histoire des voyages d’Avraham.

Quelle que soit la situation du Juif, quand il se tourne vers son accomplissement personnel profond, selon l’injonction de Le’h Le’ha, il met sa vie et ses actions dans la perspective de la Torah et occupe la place qui lui revient dans la préparation à la venue de la Délivrance ultime.