De tous les coins de la grande salle louée pour l’occasion, fusèrent les souhaits de Mazal Tov quand on procéda à une Brit Mila (circoncision) le 24 Elloul 5768 (2008) dans la ville d’Omsk, en Sibérie. C’est que ce genre de cérémonie n’y était vraiment pas habituel et tous les participants étaient particulièrement émus d’accueillir dans la communauté juive le bébé âgé de huit jours.

Cette ville située dans la lointaine Sibérie n’avait d’ailleurs jamais abrité de manifestation juive authentique pendant des années. Il n’y avait que depuis quinze ans que la communauté commençait lentement à s’organiser : des dizaines d’années de domination communiste avaient presqu’entièrement décimé toute vie juive, surtout dans ces petites villes éloignées des grands centres où subsistaient encore quelques braises…

C’était Rabbi Yossef Its’hak Schneerson de Loubavitch qui avait combattu pour maintenir le judaïsme vivant malgré l’opposition, malgré les dangers encourus, malgré les sentences d’exil et de travaux forcés dans les terribles camps du Goulag. Il avait veillé à ce que des écoles juives fonctionnent dans la plus parfaite clandestinité, à ce que des Cho’hatim (abatteurs rituels) continuent de procurer de la viande cachère à ceux qui le souhaitaient, à ce que des Mohalim accomplissent le rite sacré de la circoncision, à ce que des Mikvaot (bains rituels) soient disponibles pour garantir la pureté de la génération suivante. De nombreux ‘Hassidim avaient payé même de leur vie ce dévouement et le Rabbi lui-même avait été emprisonné, condamné à mort puis miraculeusement libéré le 12 et 13 Tamouz 1927.

Après la chute du Rideau de Fer et l’effondrement du système soviétique au début des années 90, d’autres défis étaient apparus : il fallait maintenant envoyer des émissaires dans de nombreuses villes afin d’établir un réseau d’écoles, de synagogues et autres infrastructures nécessaires à la vie juive. C’est ainsi que, sous la formidable impulsion de Rav Berel Lazar, Grand-Rabbin de Russie, Rav Osher Krichevsky et son épouse s’installèrent à Omsk pour régénérer la synagogue, fonder un jardin d’enfants puis une école. De plus en plus de familles se joignirent avec enthousiasme à leurs projets en redécouvrant leurs racines et en apprenant davantage la Torah.

En célébrant la Brit Mila de son fils nouveau-né à Omsk, Rav Krichevsky fêtait la victoire du judaïsme. Il passait parmi les nombreux convives, leur versait de petits verres de vodka et chacun lui souhaitait Mazal Tov du plus profond de son cœur. Le célèbre violoniste Genady ‘Habansky jouait des mélodies joyeuses et entraînantes.

Soudain, un des convives demanda le silence et s’écria :

– S’il vous plaît ! (C’était Rav Dan Krichevsky, le frère du Rav, lui-même Chalia’h dans la ville d’Oufa, à l’ouest des monts Oural). Monsieur le violoniste, pouvez-vous jouer l’air de « A Yiddish Mammé » (« Une mère juive ») en l’honneur de notre mère ?

Le violoniste hocha la tête et se prépara mais Rav Krichevsky lui demanda d’attendre un instant et s’adressa à l’assemblée :

– Notre maman, Myriam, n’est pas présente ici physiquement dans ce monde mais très certainement son âme se réjouit avec nous. Malheureusement, nous avons perdu notre Maman il y a vingt ans à la suite d’une douloureuse maladie. Mais, dans notre for intérieur, nous sommes certains que, de là où elle se trouve, elle regarde avec fierté et amour ce qui nous arrive et elle nous protège, nous et ce nouveau bébé. Elle est contente de nous et de ses onze enfants qui suivent la voie qu’elle leur a tracée, la voie de son père et de son grand-père et de toutes les générations de Juifs avant elle, la voie de la Torah.

Rav Krichevsky continua et raconta encore un peu la vie de sa mère, comment elle avait élevé une grande famille malgré les difficultés et comment elle s’était dévouée pour ouvrir sa porte à toutes sortes d’invités, en particulier les nouveaux immigrants qui avaient réussi à fuir l’Union Soviétique et à s’installer en Israël.

Myriam Krichevsky était née à Bakou, raconta-t-il, dans une famille ‘hassidique. La vie n’avait pas été facile à l’ombre du gouvernement communiste. Cependant, elle avait bénéficié d’une éducation musicale car elle était douée dans ce domaine. Elle avait même été admise au Conservatoire de la ville de Novossibirsk. Elle savait apprécier la bonne musique et c’est pour cela, continua Rav Krichevsky, que je vous demande, cher Monsieur Genady de jouer cette mélodie si poignante « A Yiddish Mammé ».

Nombre de convives essuyèrent discrètement une larme en entendant Rav Krichevsky parler avec tant d’estime et de respect de sa mère et souligner ses extraordinaires qualités.

Dans les pays slaves, on sait apprécier la musique plus qu’ailleurs sans doute et un silence religieux régna tandis que M. Genady se mit à jouer de tout son cœur la mélodie bien connue : « Quelle lumière et quelle beauté illuminent la maison quand s’y trouve la Maman ! Et comme la maison devient triste et obscure quand le bon D.ieu l’emmène dans le Monde Futur… ».

Soudain, la musique s’arrêta. M. Genady posa son violon. Il était devenu tout pâle, ses lèvres tremblaient et, se tournant vers les frères Krichevsky, il murmura, tandis que toute l’assistance se taisait :

– Moi aussi, j’ai étudié la musique au Conservatoire de Novossibirsk ! Il n’y avait que trois Juifs dans cette promotion, deux autres jeunes filles juives étudiaient avec moi. L’une des deux est devenue mon épouse. Tous trois, nous ressentions une proximité naturelle, nous avions un secret commun, une identité commune. Tous trois nous appartenions au peuple juif, si opprimé mais nous en étions très fiers, intérieurement bien sûr ; et grâce au soutien que nous nous apportions les uns aux autres, nous avons réussi à préserver notre identité et à ne pas nous assimiler, malgré les pressions de tous ordres.

La voix de M. Genady était de plus en plus étranglée :

– Dites-moi, votre mère ne s’appelait-elle pas Mira, Mira Acherovna ?

Dans la grande salle pourtant si remplie d’invités, on aurait pu entendre une mouche voler. Le hochement de tête des deux frères Krichevsky suffit à M. Genady : oui, c’était bien ainsi qu’on appelait Myriam Krichevsky dans sa jeunesse, Myriam fille d’Osher !

Très ému, Genady reprit son violon d’un mouvement décidé, brandit son archet et reprit le chant, tout en essuyant ses larmes.

La providence Divine avait fait se rencontrer les enfants de Myriam et le Juif qui avait étudié avec elle au Conservatoire. Toute la communauté d’Omsk avait été très émue de cette rencontre qui s’était déroulée sous leurs yeux et Genady lui-même y vit un message venu du Ciel. Peu de temps après, il se mit à fréquenter assidûment la synagogue, recherchant l’aide de Rav Krichevsky, le fils de son amie Mira, qui l’aida à retourner dans le chemin du judaïsme.

A l’âge de huit jours, le bébé de Rav Krichevsky était déjà devenu Chalia’h, émissaire du Rabbi pour réchauffer le cœur des Juifs – même en Sibérie…

Lévi Shaikevitz – Si’hat Hachavoua N° 1541

Traduit par Feiga Lubecki