chambre hopitalIls étaient entrés dans le bureau du Rabbi, le cœur battant. Une entrevue avec le Rabbi – ce qu’on appelle une Ye’hidout, quand le cœur du ‘Hassid s’unit avec son Rabbi – est toujours un moment crucial dans la vie du ‘Hassid. C’est à ce moment qu’il demande conseils, bénédictions, directives pour la vie. A plus forte raison quand un ‘Hatane (fiancé) entre avec sa Kalla (fiancée) quelques jours avant leur mariage…
En 1957, celui qui allait devenir Rav Meshulam Weiss, Chalia’h (émissaire) du Rabbi à Miami (Floride) entrait avec Eileen et tendit au Rabbi la lettre qu’il avait préparée avec ses demandes, ses aspirations, ses projets… Le Rabbi regarda le papier et demanda s’ils comprenaient le yiddish. Meshulam répondit par l’affirmative tandis qu’Eileen répondit que, même si elle comprenait cette langue, elle ne la parlait pas parfaitement et préférait s’exprimer en anglais.
– Si c’est ainsi, continua le Rabbi, je parlerai en yiddish avec le ‘Hatane et en anglais avec la Kalla.
Au bout de quelques minutes, la jeune fille éclata en sanglots puis demanda :
– Le Rabbi peut-il demander au ‘Hatane de sortir du bureau ? Je désire parler au Rabbi mais pas en sa présence !
Le Rabbi adressa au ‘Hatane, très surpris, un regard perçant : celui-ci comprit et sortit. Le secrétaire du Rabbi, Rav Leibel Groner qui restait toujours posté derrière la porte du bureau ne comprenait pas :
– Mais que pouvais-je faire d’autre ? bredouilla le jeune homme comme pour s’excuser. C’est la Kalla qui l’a demandé !
Il attendit donc derrière la porte. Vingt longues minutes… La porte n’était pas vraiment fermée mais il ne parvenait pas à distinguer ce qui se disait dans le bureau et à suivre la conversation entre sa Kalla et le Rabbi. Puis elle sortit et lui dit que le Rabbi voulait qu’il retourne dans le bureau. Il entra et le Rabbi les bénit tous deux en leur souhaitant un grand Mazal Tov à l’occasion de leur mariage.
En sortant de la Ye’hidout, tous deux se séparèrent sans un mot, comme cela avait été convenu auparavant et comme il convient dans les milieux ‘hassidiques quand les fiancés ne se voient plus et ne se parlent plus la semaine avant le mariage.
Après la ‘Houppa (la cérémonie religieuse), on accompagna les jeunes mariés dans une pièce où ils purent s’enfermer quelques minutes, pour manger (on jeûne le jour du mariage pour mieux se concentrer et réfléchir aux erreurs passés) et échanger quelques mots. Bien entendu – comme vous l’avez deviné – les premiers mots du ‘Hatane furent pour demander à son épouse de quoi elle avait parlé avec le Rabbi.
– J’espère que tu ne vas pas te mettre en colère contre moi… J’ai déclaré au Rabbi que je souhaitais annuler le mariage !
– Annuler le mariage ? Mais pourquoi ?
– J’ai expliqué au Rabbi que j’ai très mauvais caractère. Je n’ai aucune patience. Jusqu’à présent, tu ne t’en étais pas aperçu mais j’étais sûre qu’après le mariage, tu comprendrais bien vite que tu t’es trompé et que je suis insupportable, une véritable sorcière ! Notre mariage deviendrait un enfer et se terminerait par un divorce. J’avais donc préféré ne pas me marier plutôt que de t’entraîner dans cette aventure.
– Et qu’a répondu le Rabbi ? demanda Meshulam, de plus en plus surpris.
– Le Rabbi a souri. Il m’a dit, en anglais : « Le Saint béni soit-Il vous bénira avec de nombreux enfants et ce sont eux qui vous apprendront la patience. Il n’est donc pas nécessaire d’annuler le mariage. Et, en attendant la naissance du premier enfant, vous vous porterez volontaire dans un Centre médical et, si possible, un hôpital pour les enfants. Le volontariat vous aidera à apprendre comment vous comporter patiemment avec les autres ! ».
Les mois passèrent mais aucune naissance ne s’annonçait. Au bout d’un certain temps, le couple Weiss alla consulter un spécialiste de la stérilité à Miami, la ville où ils habitaient. Celui-ci effectua toute une batterie de tests puis annonça – avec les précautions d’usage :
– J’ai une mauvaise nouvelle pour vous. Vous, Madame, vous souffrez d’un grave problème physiologique. Cela signifie que vous ne pourrez jamais avoir d’enfants ! Il n’y a absolument rien à faire et vous devez admettre la situation.
Ces paroles dures, prononcées d’un ton catégorique, firent l’effet d’un coup de tonnerre sur le jeune couple. Le cœur brisé, Meshulam et son épouse sortirent de chez le spécialiste dans un état de bouleversement impossible à décrire. Puis Meshulam se reprit : « Il n’est pas le seul médecin spécialisé à Miami. Allons consulter un autre médecin ! ».
Mais le second médecin ne fit qu’enfoncer le clou et confirma le diagnostic du premier : « Il n’y a absolument rien à tenter dans votre cas ! ».
Ils rentrèrent chez eux et Meshulam téléphona à Rav Groner, au secrétariat du Rabbi : « Transmettez au Rabbi ce que les médecins ont affirmé et demandez pour nous une bénédiction ! ». Rav Groner promit de le faire immédiatement.
Un mois plus tard, Madame Weiss était enceinte.
Au bout de neuf mois, elle donna naissance à son fils aîné, Morde’haï, sous la surveillance du second médecin qui n’en revenait pas. Ce fut d’ailleurs le même médecin qui l’assista pour la naissance des quatorze enfants qui suivirent…
Un jour, alors qu’elle avait dépassé la quarantaine, Madame Weiss effectua un check-up médical chez un spécialiste de la santé féminine. A la fin des examens approfondis, le médecin déclara :
– Vous êtes sans doute frustrée…
– Frustrée ? Et pourquoi ? demanda Madame Weiss, étonnée.
– Vous êtes une femme juive orthodoxe, n’est-ce pas ? poursuivit le spécialiste.
– Oui, c’est vrai.
– Je sais que, dans votre milieu, vous tenez à mettre au monde de nombreux enfants. Les examens que j’ai effectués prouvent que vous n’avez pas pu avoir d’enfants. Et c’est certainement un sujet de grande frustration pour vous et votre mari !
Madame Weiss sourit et ne répondit pas. Quand elle sortit, elle retrouva son mari et lui raconta le « diagnostic » du spécialiste ; tous deux éclatèrent de rire puis elle lui demanda :
– Comment expliquer tout ce qui nous est arrivé ?
– C’est très simple, répondit Meshulam. N’est-ce pas que le Rabbi t’avait bénie, avant notre mariage, que « D.ieu vous bénira avec nombreux enfants » ? Et c’est pour cela – et seulement grâce à cette bénédiction – que tu as mis au monde tous nos enfants, de façon absolument miraculeuse !

Sichat Hachavoua N° 1473 – JEM
Traduit par Feiga Lubecki