Les deux jeunes étudiants de Yechiva Loubavitch échangèrent un regard interrogateur en lisant le nom affiché à la porte de cette maison : David O’Malley-Keyes.

Ils hésitaient : que penser de ce nom ?

On était en été 2016, pendant les vacances, période que les étudiants Loubavitch mettent à profit pour aider des Chlou’him (émissaires du Rabbi) dispersés aux quatre coins du monde. Sur leurs conseils, ils rendent visite à des petites communautés isolées ou même à des Juifs qui vivent dans des villages loin de tout. C’est ainsi que Lévi Levertov et Israël Teirtel se rendirent loin de New York pour assister les Chlou’him en Alaska, un territoire immense mais faiblement peuplé du fait de la rigueur de son climat. Cependant, quand on cherche bien, avec opiniâtreté, on trouve !

Ce jour-là, ils s’étaient rendus dans la localité de Big Lake, non loin de la ville de Wasilla où réside la famille du jeune Rav Menahem Mendel Greenberg (le fils du Grand Rabbin d’Alaska, le Chalia’h Rav Yossef Its’hak Greenberg basé à Anchorage).

Dès son arrivée dans la ville, Rav Menachem Mendel avait entrepris toutes sortes de démarches pour localiser des Juifs qui ne figuraient pas sur les listes officielles de la communauté. Grâce à un véritable travail de fourmi, il avait ainsi réussi à trouver encore un Juif et encore un Juif : maintenant il bénéficiait de l’aide précieuse que lui apporteraient ces deux jeunes gens enthousiastes qui se mettraient eux aussi à contacter d’autres coreligionnaires.

Quand ils se décidèrent finalement à sonner à la porte, ils aperçurent un homme assis dans la cour tandis que, de l’intérieur de la maison, une voix s’exclamait : « Hé ! Regarde ! Des gens qui portent la Kippa ! ». En entendant ce mot, les deux jeunes gens se félicitèrent intérieurement de leur bonne intuition : ils avaient eu raison de sonner, ils ne s’étaient pas trompés d’adresse.

Une dame âgée leur ouvrit la porte ; ils demandèrent poliment la permission d’entrer pour faire connaissance mais elle leur suggéra plutôt de revenir une autre fois. Elle murmura :

– Mon frère souffre d’une maladie incurable ; il est en phase terminale et, en ce moment, il ne peut vraiment recevoir personne ! Laissez-moi vos coordonnées et je vous contacterai plus tard !

Gênés, les deux jeunes gens s’apprêtèrent à lui obéir mais l’un d’entre eux insista et s’adressa directement au vieux monsieur malade :

– Savez-vous ce que sont des Téfilines ?

– Non ! répondit l’homme du fond de la pièce.

– Avez-vous fêté votre Bar Mitsva à l’âge de treize ans ? continua le jeune étudiant.

– Non ! répondit l’homme dans un souffle.

– Alors nous pourrions la célébrer maintenant ! proposa-t-il. Cela ne prendra que quelques minutes !

– Après tout, pourquoi pas ? Entrez !

Le malade avait accepté la suggestion. Quand les deux jeunes gens entrèrent, ils ne purent que constater la gravité de son état. Le malade ne parvenait même plus à manger tout seul, sa sœur Julia devait le nourrir à la cuillère. Lévi et Israël s’approchèrent du lit pour mettre les Téfilines au malade. Quand ils enroulèrent la lanière autour de son bras, David ne cacha pas son émotion, son visage changea d’expression et, avec une grande concentration, il récita les mots du Chema Israël que lui soufflaient gentiment les deux jeunes gens, aussi émus que lui.

C’était la première fois de sa vie et David ressentait intensément l’importance du geste qu’on l’aidait à accomplir. Et, pour bien marquer la joie que représentait cette cérémonie, les deux jeunes gens se mirent à danser joyeusement autour du lit où gisait le « Bar Mitsva » qui ne pouvait s’empêcher de pleurer : de souffrance ou peut-être de joie…

– Tu te souviens, David, remarqua pensivement Julia, tu avais souhaité prendre quelque chose avec toi dans le Monde Futur ? Voilà ! Tu as reçu ce que tu demandais !

Durant de longues minutes, David ne parvint pas à calmer son émotion.

– C’est vrai, reconnut-il en éclatant en sanglots. Rien que pour cet instant, cela valait la peine que vous effectuiez ce long voyage depuis New York !

Quelques jours plus tard, David envoya une lettre de remerciements à ses deux visiteurs avec des photos qui avaient été prises lors de la « Bar Mitsva ».

Avec quelques mots en guise de légende : « Le plus beau jour de ma vie ! ».

Mais avant que les deux jeunes gens ne retournent à New York, Rav Greenberg organisa – pour les remercier – un « Chabbat plein » pour tous les Juifs de la région. Bien entendu, David et Julia furent invités eux aussi. Malgré ses difficultés dues à sa maladie, David insista pour participer à cette grande réunion communautaire. Durant le repas qui se déroula dans une très bonne ambiance puisque tous étaient heureux de se retrouver « en famille », Rav Greenberg demanda à David d’adresser quelques mots à l’assistance. Celui-ci raconta alors brièvement sa vie et évoqua sa terrible maladie. Tous étaient bouleversés.

– Quand j’ai compris qu’il n’existait aucun remède à ma souffrance, j’ai ressenti un besoin urgent de me procurer quelque chose du domaine de l’esprit avant de quitter ce monde. J’ai prié à ma façon, j’ai demandé à D.ieu qu’Il m’accorde un signe !

David sentait sa gorge se serrer et les participants sortaient leurs mouchoirs…

– C’est alors qu’un jour, on a frappé à ma porte. Ces deux jeunes gens extraordinaires étaient venus de loin, de New York afin de fêter ma Bar Mitsva ! Je n’ai aucun doute qu’ils m’ont été envoyés par D.ieu ! Je ressens que j’ai enfin retrouvé mes origines !

Inutile de préciser que personne ne resta insensible dans l’assistance ! Tous étaient bouleversés.

Les jours suivants, il était clair que David n’entendait pas en rester là. Il demanda qu’on vienne l’aider tous les jours à mettre les Téfilines et il éprouvait de la peine quand il fallait les enlever.

Mais sa situation ne faisait qu’empirer et Rav Greenberg décida qu’il serait judicieux d’aborder avec David la question délicate de son enterrement.

Curieux, David demanda à Rav Greenberg quelle était la position du judaïsme en ce qui concerne l’incinération :

– D.ieu préserve ! laissa échapper Rav Greenberg. Le corps d’un Juif est saint et il faut l’inhumer selon les lois et traditions, dans un cimetière juif !

– Si c’est ainsi, je vais faire amender mon testament et demander à être enterré selon ma religion ! promit David sans exiger davantage d’explications.

A l’approche des fêtes de la nouvelle année 5777, David se rendit à Tacoma dans l’état de Washington, là où habitait sa fille. Rav Greenberg l’avait mis en relation avec le Chalia’h local, Rav Zalman Heber. David put prendre part aux offices de Roch Hachana et Yom Kippour. Il eut même le privilège et le mérite de tenir dans ses bras le rouleau de la Torah pendant qu’on sonnait du Choffar.

– J’ai souffert pendant quatre ans, expliqua-t-il à Rav Heber. Je rêvais de pouvoir encore prendre part aux élections américaines mais maintenant je réalise quel était mon véritable souhait : me rapprocher de D.ieu !

Le vendredi 26 Tichri, Rav Heber revint lui rendre visite et conclure les préparatifs en vue de l’enterrement :

– David ! Quelle sorte de discours funèbre désirez-vous que je prononce ?

David réfléchit un instant puis déclara d’une voix étrangement ferme :

– Annoncez qu’il n’est jamais trop tard d’être fier d’être juif !

Il avait beaucoup de mal à s’exprimer mais, au prix d’un grand effort, il ajouta :

– Tant que mon âme sera en moi, je souhaite être le digne vecteur de la lumière divine ! Racontez mon histoire à quiconque veut l’entendre et cela procurera à mon âme une continuation même quand je ne serai plus là !

Le mardi 29 Tichri, David rendit son âme, purifiée et apaisée à son Créateur.

Puisse son souvenir être une bénédiction pour quiconque lira son histoire !

Lévi Shaikevitz – Si’hat Hachavoua N° 1558

Traduit par Feiga Lubecki