Chaque année, ce sont près de cent Juifs qui participent au repas du Séder de Pessa’h dans la ville de Cairns, au nord de l’Australie. Nombre d’entre eux s’inscrivent à l’avance mais, comme ailleurs, d’autres personnes se contentent de venir sur place, sans penser à s’annoncer.

Or cette année, plus de cent personnes avaient déjà annoncé leur participation, ce qui laissait présager un nombre record de convives. Bien entendu, ceci nous causait un peu de soucis car nous étions loin d’être des chefs cuisiniers accomplis : après tout, nous ne sommes tous les deux que des étudiants de Yechiva, peu au courant des quantités à prévoir et des efforts à fournir pour nourrir tant de personnes. Une semaine avant Pessa’h, nous avions déjà plus de cent vingt participants !

Un de nos contacts sur place travaillait comme cuisinier et nous lui avons téléphoné pour qu’il vienne à notre rescousse. Mais il était justement très occupé cette semaine et ne pourrait nous consacrer qu’une heure de son temps !

Mercredi, soit trois jours avant le début de la fête, nous devenions de plus en plus nerveux. Nous avons procédé aux derniers achats dans un supermarché puis nous avions prévu de nous rendre à une demi-heure de là chez une famille pour prendre contact et, éventuellement, l’inviter au Séder. Nous pourrions commencer à cuisiner dès le lendemain. Mais juste avant de reprendre la route, je me rappelai d’un dernier ingrédient que nous avions oublié : Chmouli courut le chercher puis fit la queue à la caisse. C’est alors qu’il entendit distinctement, derrière lui, deux hommes qui se parlaient en hébreu ! Il se retourna, les regarda mais eux firent semblant de parler dans une autre langue. Chmouli se dirigea vers eux avec un immense sourire aux lèvres et leur adressa la formule traditionnelle : « Chalom Alé’hem ! ». Étonnés, ceux-ci ne purent que répondre : « Alé’hem Chalom ! ». Puis Chmouli leur demanda leurs noms, s’ils habitaient à Cairns…

Il faut savoir que la plupart des Juifs ici habitent le même quartier, tous se connaissent et, surtout pour les Israéliens, aiment à se rencontrer de temps en temps. C’est pourquoi Chmouli était étonné quand le plus jeune des deux – qui s’appelait Ra’hamim et qui était âgé de quarante ans environ – répondit : « Cela fait presque deux ans que j’habite dans un de ces quartiers (justement le plus fréquenté par les Juifs…) mais je n’ai jamais rencontré un seul Juif ! Mais vous, apparemment, vous êtes un rabbin orthodoxe : que faites-vous dans un endroit aussi perdu que Cairns ? ».

Chmouli répondit qu’il était venu organiser le Séder pour la communauté, plus d’une centaine de personnes et qu’il l’invitait personnellement.

– Incroyable ! s’écria Ra’hamim. C’est certainement D.ieu Lui-même qui vous a envoyé ici et justement dans cet endroit précis du magasin ! Il y a à peine une minute j’ai demandé à mon père (l’homme qui se tenait à côté de lui) comment nous allions préparer le Séder cette année ! Je ne connais aucun Juif dans cette ville, je n’ai ni Matsa ni vin ni rien de tout ce qui est nécessaire pour le Séder ! Et vous surgissez comme cela de nulle part…

Chmouli essaya de ravaler sa salive tant il était lui aussi surpris de ce qui arrivait mais Ra’hamim continua :

– D’où avez-vous obtenu les aliments cachères ? Et qui va cuisiner pour vous ?

– Nous avons tout fait venir de Melbourne et c’est nous qui allons cuisiner !

– Mais savez-vous comment cuisiner pour tant de personnes ? s’inquiéta Ra’hamim.

– Euh… Pas vraiment, répondit Chmouli, peu rassuré. Mais nous avons confiance, D.ieu nous aidera !

Maintenant c’est au tour de Ra’hamim d’arborer un grand sourire :

– Moi, je suis chef-cuisinier ! C’est pour cela que mon père est venu me rendre visite pour quelques mois parce que je vais ouvrir un restaurant ici à Cairns !

C’en était trop pour Chmouli ! Mais Ra’hamim traçait déjà le programme :

– J’ai tout le temps de libre ! Je veux vous aider et je viendrai avec mon père, il ne sera pas de trop !

Chmouli se retint de les embrasser et de se mettre à danser de joie en plein milieu du magasin : « Quel miracle ! Vraiment devant nos yeux ! ».

Ils échangèrent les numéros de téléphone et Chmouli courut dans la voiture, en oubliant complètement pourquoi il était revenu dans le supermarché. De fait, maintenant nous, les deux étudiants de Yechiva, nous savions pourquoi Chmouli avait dû retourner dans le supermarché…

Effectivement, le lendemain, Ra’hamim et son père se présentèrent dans la cuisine et ne cessèrent de s’activer, d’organiser, de préparer, de donner des conseils plus judicieux les uns que les autres. Bien entendu, nous avons saisi l’occasion pour leur mettre les Téfilines. Le père de Ra’hamim, âgé de plus de soixante ans, ne pouvait pas se rappeler la dernière fois qu’il les avait mis…

Ils se présentèrent les premiers pour le Séder, mirent au point les derniers préparatifs, s’assurèrent que rien ne manquait. Ils participèrent activement, vérifièrent tous les détails, s’activaient autour des convives en véritables professionnels de la restauration. A un moment, Ra’hamim nous confia : « Je n’en crois pas mes yeux (et, pour tout dire, nous non plus, nous n’avions pas encore réalisé tout ce qui nous était arrivé…) : mon père est le Juif le plus antireligieux qui existe. De ma vie, je ne l’ai jamais vu pratiquer aucune Mitsvah ou participer à une prière en commun ou une fête juive. Mais aujourd’hui, je l’ai vu mettre les Téfilines et il participe avec attention au Séder ! Vous ne pouvez pas imaginer tout ce que cela signifie pour moi, je m’en souviendrai toute ma vie ! ».

Il respira profondément et affirma :

– L’année prochaine, contactez-moi un mois avant Pessa’h, je vous préparerai un menu correct, je me procurerai les ingrédients cachères nécessaires et, ensemble, nous préparerons un Séder gastronomique pour tous les Juifs de Cairns !

D.ieu soit loué, nous avons effectivement nourri royalement plus de cent vingt personnes et tous nous félicitèrent pour ce merveilleux repas, si bien préparé.

Tout cela grâce à notre rencontre inopinée, miraculeuse avec ce chef envoyé au supermarché en même temps que nous par le Créateur du monde Lui-même.

Si seulement nous avions su ce qui se passerait au supermarché, nous y aurions passé la journée entière !

Mendel Weinberg et Chmouli Lezak – Kfar Chabad N° 1656

Traduit par Feiga Lubecki