Parfois nous sommes fiers d’être juifs et parfois nous ressentons une certaine ambivalence quant à qui nous sommes. Je voudrais vous raconter différentes anecdotes à ce sujet. Mon père, de mémoire bénie, était un aristocrate de l’élite juive : il vendait des vêtements sur le marché. Il était arrivé en Angleterre comme un immigrant, d’une famille pauvre, il dut quitter l’école à quinze ans et se lança dans les affaires mais ne réussit jamais. Cependant, il marchait fièrement comme un Juif.
Quand j’étais petit, personne en Angleterre ne pouvait même penser marcher dans la rue avec une Kippa. Je me souviens qu’une fois, lorsque je sortais de la synagogue avec mon père et portais la Kippa, un homme très sympathique sortit de la synagogue avec nous et remarqua devant mon père : «Mr Sacks, je crois que votre fils a oublié d’enlever sa Kippa !». Mon père se tourna vers lui et déclara d’un ton qui ne souffrait pas de réplique : «Aucun de mes fils ne sera jamais honteux d’être juif !».
En novembre 1994, je revenais d’Israël, d’une occasion tragique, l’enterrement du Premier Ministre Its’hak Rabin et j’avais été invité à partager l’avion du Prince Charles et Tony Blair, juste nous trois : un avion royal, d’accord mais un tout petit avion : si vous êtes invité à le prendre, vous réfléchirez à deux fois car c’est vraiment un tout petit avion, il prend deux fois plus de temps car il doit faire une escale – pour reprendre des forces sans doute. Un voyage qui normalement prend quatre heures en prenait huit. Donc j’étais dans cet avion, coincé entre le prince Charles et le Premier Ministre et je me demandai : que vais-je faire tout ce temps ?
Je me suis demandé ce que mon père de mémoire bénie aurait fait dans ces conditions. J’ai sorti mon ‘Houmach, vous savez la Bible hébraïque avec tous les commentaires en hébreu et je me suis mis à étudier la Sidra de la semaine. Je ne sais pas si vous avez déjà vu un ‘Houmach hébraïque mais il n’existe aucun livre en anglais qui ressemble à cela, même Shakespeare avec tous ses commentaires ne ressemble pas à cela. Et Tony Blair regarde et me demande ce que c’est. Alors je lui explique : cela, c’est le texte de la Torah, cela c’est le commentaire de Rachi, un fameux commentateur de France au 11ème siècle et là, c’est le Rachbam, son petit-fils qui n’est jamais d’accord avec lui, ce qui est une façon juive d’agir et je lui raconte Ibn Ezra… Tony Blair est fasciné et me demande de lui enseigner ce passage. Alors je commence à enseigner à Tony Blair la Sidra de la semaine. Et le Prince Charles qui est assis à côté s’intéresse et écoute attentivement pendant que je donne un Chiour, un cours sur la Paracha pendant une heure ! Au futur roi et à l’actuel Premier Ministre d’Angleterre ! A partir de cet instant s’est développée entre nous une profonde amitié, une amitié personnelle même.
A la fin, je repensai pour moi-même au verset des Tehilim (Psaumes) : «Je parlerai de Tes Lois devant des princes et je n’aurai pas honte !»
A la suite de cela, je constatai une règle générale (qui n’est peut-être valable qu’en Angleterre, je ne sais pas si cela s’applique aussi aux États-Unis) : que les non-Juifs respectent les Juifs qui respectent leur judaïsme ; et ils sont embarrassés par les Juifs qui sont embarrassés par leur judaïsme ou qui critiquent Israël.
Éprouver de la fierté d’être juif peut être très puissant, même si nous ne sommes qu’un tout petit peuple.
Avez-vous entendu parler d’un extraordinaire philosophe français du nom de Voltaire ? Quelqu’un qui aimait tout le monde sauf les Juifs. Il publia un pamphlet dans lequel il prétendait, en 1756, que les Juifs n’ont en rien contribué à la civilisation. Depuis, il y a eu Einstein, Durkheim, Lévi-Strauss, Freud et tant d’autres psy au point que si, comme Carl Jung le non-Juif de service, vous n’êtes pas juif, vous devez passer une psychanalyse ! Nous avons le plus grand pourcentage de Prix Nobel, de médailles Field, de Maîtres d’échecs ! Nous avons même des hérétiques : Spinoza, Marx et Freud. Sauf peut-être Charles Darwin qui n’était pas juif et j’ignore pourquoi : c’était certainement dû à une erreur dans la mutation génétique !
Quel est votre premier souvenir de judaïsme dans votre enfance ? Je vous donne un indice :
J’ai été invité par la reine d’Angleterre pour être anobli au rang de knight, chevalier. On a construit spécialement pour moi une sorte de rampe sur laquelle je pouvais m’appuyer car, de fait, un Knight doit se prosterner devant la reine. Or un Juif ne se prosterne pas, n’est-ce pas ? J’ai donc fait une sorte de petite révérence – c’est une histoire vraie que je vous raconte et j’ai vu la reine se pencher vers le prince Philippe et lui demander :
«Pourquoi ce knight est-il différent de tous les autres knigths ?» (Ce qui peut aussi s’entendre comme : Pourquoi cette nuit est-elle différente de toutes les autres nuits, question traditionnelle du Ma Nichtana récité au Séder de Pessa’h). C’est une histoire vraie ! Qu’y pouvons-nous ? Notre premier souvenir du judaïsme, c’est le Ma Nichtana, poser des questions, la première chose qu’on apprend à un enfant juif, c’est poser des questions !
Un non-juif, vous devez le payer pour poser des questions, un Juif vous devez le payer pour qu’il ne pose pas de questions !
J’ai emmené une fois une inspectrice haut placée au Ministère de l’Éducation dans une école juive un vendredi : c’était une experte dans le domaine de l’éducation.
Elle observe le Chabbat joué par les enfants le vendredi matin, la «maman» qui allume les bougies en se couvrant les yeux pour bénir D.ieu, le «papa» qui fait Kiddouch, la «grand-mère» de cinq ans qui bénit ses petits-enfants… Elle était fascinée, elle ne connaissait rien du judaïsme et elle observait ce mini-Chabbat joué par des enfants.
– Qu’est-ce que tu n’aimes pas dans Chabbat ? demanda-t-elle à une fillette.
– On ne peut pas regarder la télévision, c’est terrible ! répondit honnêtement l’enfant.
– Et qu’est-ce que tu aimes dans le Chabbat ? continua-t-elle.
– C’est le seul jour où Papa ne se dépêche pas de manger pour ressortir aussitôt ! répond l’enfant, les yeux brillants.
Quand nous avons quitté l’école, elle remarqua pensivement : «Vous savez, votre Chabbat est en train de sauver le mariage de leurs parents !».
Il y avait un fermier qui élevait des cochons dans le sud de l’Angleterre ; il avait un hobby : il aimait acheter des tableaux. Ses enfants pensaient qu’il était fou. Il empilait ses tableaux dans l’étable… Dès qu’il mourut, ses enfants se dépêchèrent de se débarrasser de ces vieilleries et les ont proposées aux enchères dans une petite salle de ventes dont vous avez peut-être entendu parler : Sotheby… L’un de ces tableaux représentait «La Destruction de Carthage», prix estimé 15 000 £. Un expert regarde ce catalogue et observe le tableau. Il remarque tout à coup sur le tableau quelqu’un qui porte un candélabre à sept branches. Une Menorah à Carthage ? Impossible ! Cet expert se souvient qu’un tableau peint par le peintre français Poussin avait disparu, un tableau qui représentait la destruction du second Beth Hamikdach (le Temple de Jérusalem) et c’était justement ce tableau qui manquait depuis si longtemps ! Il fit monter les enchères et l’acquit finalement pour 155 000 £. Puis il le revendit pour plus de quatre millions et demi de £ ! Et l’acheteur l’offrit au Jewish Museum de Jérusalem. C’est une histoire très poétique et frappante car cette peinture de la destruction atteste maintenant de la reconstruction de Jérusalem.
Mais ce que cette histoire m’a appris, c’est que cette famille possédait un trésor d’une valeur inestimable et ils étaient prêts à s’en débarrasser. Parce qu’ils ne l’appréciaient pas, ils s’en sont débarrassés. Ils ont perdu beaucoup d’argent mais sans doute quelque chose de beaucoup plus important : le sens des valeurs.
Comprenons la véritable valeur et la beauté de ce que nous avons hérité, notre foi en D.ieu, le fait que nous sommes une part du peuple juif. Ce qui a vraiment de la valeur, ne le rejetons pas ; ce qui a vraiment de la valeur, ne nous en débarrassons pas !
Nous sommes une part de ce peuple qui, il y a plus de trois mille trois cents ans, changea le monde.
Ce que nous transmettons à nos enfants, ils le transmettront à leurs enfants.
Ce dont le monde a encore besoin aujourd’hui, nous le possédons. Soyez fiers d’être juifs, marchez fièrement comme Juifs et le monde admirera que vous êtes fidèles à votre héritage ! C’est cela la fierté d’être juif !

Rav Jonathan Sacks – Ancien Grand Rabbin d’Angleterre
(dans un discours sur Collive)
Traduit par Feiga Lubecki