Porte-parole du mouvement Loubavitch à Moscou, je devais me rendre pour certains rendez-vous importants à New York, le 10 septembre 2002. Rav Berel Lazar m’avait, en outre, demandé de transmettre de sa part des Téfilines à Garry, le fils d’Alex.

 

Alex était un homme d’affaires d’origine russe qui, habitant New York, avait gardé de bons contacts avec la communauté juive de Moscou qu’il aidait généreusement.
En arrivant aux Etats-Unis, je téléphonai à Garry pour prendre des nouvelles de son père, gravement malade. Garry éclata en sanglots: “Mon père vient de mourir ce matin… l’enterrement aura lieu demain…”. Le cœur serré, je lui promis que je viendrai le voir le lendemain soir. En effet, comme je suis Cohen, je ne pouvais pas assister à l’enterrement.
Entre temps, je pris contact avec Mme Marlène Post, présidente de l’Association caritative Hadassa et directrice du Programme Taglit pour l’Amérique du Nord. Dans le cadre de ses fonctions, elle contribue aussi généreusement aux activités de l’Organisation des Communautés Russes. Nous avons finalisé ensemble certains points de la coopération entre nos deux associations puis elle m’a proposé de participer à une réunion en souvenir des 3.000 morts du 11 septembre 2001. L’organisation “Pégase” regroupe un millier de professeurs et de travailleurs sociaux qui dépensent près de 50 millions de dollars par an pour aider les malades, les familles monoparentales et toutes les personnes en difficulté, en particulier les familles des victimes du 11 septembre.
Effectivement, le lendemain, donc le 11 septembre 2002, j’assistai à cette réunion où Mme Post me présenta à des professeurs et des hommes politiques de tous bords; nous avons échangé nos cartes de visite comme de coutume aux Etats-Unis. Sobre et solennelle, cette cérémonie du souvenir était empreinte de dignité et d’une émotion difficilement contenue.
Au même moment, notre ami Alex était enterré par son fils Garry et quelques amis…
Vers le soir, je téléphonai à mon ami Dany Weiss qui était aussi un ami de Garry pour qu’il m’accompagne pour la visite de condoléances. Nous nous sommes retrouvés à Manhattan. Les conditions de circulation étaient insupportables car la police avait pris d’importantes mesures de sécurité. Ce n’est que vers minuit (!) que nous avons atteint Brighton Beach.
Devant tous ses amis, j’apportai alors à Garry les Téfilines que lui offrait le Rav Lazar: “Promettez-moi de les mettre chaque jour quand vous récitez le Kaddich à la mémoire de votre père !”. Très ému, Garry me remercia du fond du cœur pour cette attention et déclara: “Ces Téfilines qui me parviennent pendant le deuil de mon père arrivent vraiment au bon moment, pour me renforcer dans ce moment difficile. Je m’engage à les mettre tous les jours !”. Nous avons échangé des souvenirs et des paroles de Torah jusqu’à trois heures du matin.
Sur le chemin du retour vers Manhattan, j’ai discuté avec Dany de la situation mondiale après les attentats du 11 septembre. Soudain, Dany décida de téléphoner à un ami. “A trois heures du matin ?”, demandai-je étonné.
“Oui, soupira-t-il, c’est Sacha, un violoniste de talent. Venu de Russie, il a du mal à se plier à des horaires et aux contraintes. Ne trouvant pas d’emploi à cause de ce problème, il avait eu l’idée de s’installer dans le couloir du métro, entre les deux tours jumelles. Là, il jouait du violon et les milliers de passants lui jetaient des pièces et des billets dans une assiette posée devant lui. Il lui arrivait parfois de récolter près de mille dollars en trois heures !
Le 11 septembre 2001 au matin, Sacha jouait comme d’habitude dans le couloir du métro. Quand le premier avion heurta la première tour, tout le bâtiment trembla, les gens se mirent à courir dans tous les sens. C’était la panique et l’hystérie ! Sacha parvint avec ses dernières forces à sortir du bâtiment en feu.
Il était sauvé. Mais il avait perdu ses amis, ces passants sympathiques qui lui donnaient l’aumône. Outre ses problèmes économiques, Sacha était victime d’hallucinations et de craintes paralysantes. Il cessa de sortir de chez lui… Il y a quelques jours, il s’est acheté un grand couteau. Et à l’approche de cette date fatidique du 11 septembre, j’ai bien peur qu’il ne se suicide.”
Quelle coïncidence ! Le matin même, j’avais rencontré des responsables de l’organisation “Pégase” qui se chargeaient justement d’aider les rescapés des tours jumelles! Dany téléphona immédiatement à Sacha, en le suppliant d’attendre jusqu’au matin avant d’accomplir le geste fatal.
Dès le lendemain matin, je téléphonai au président de “Pégase”; celui-ci envoya immédiatement chez Sacha une équipe médicale, une assistante sociale et une aide ménagère. On paya ses arriérés de loyer et, très vite, Sacha reprit goût à la vie et trouva un travail.

* * *

Quelques mois plus tard, Garry retourna à Moscou pour ses affaires. Je l’ai, bien sûr, invité à manger chez nous pour Chabbat et, devant nos nombreux convives, j’ai raconté comment, au fond grâce à Alex, une âme juive avait été sauvée.
Garry était très ému mais il se leva et ce fut alors à mon tour d’être bouleversé par ses paroles:
“Tout ce qu’a dit Rav Berkowitz est vrai mais il lui manque un détail ! La veille de la mort de mon père, un de mes amis m’a téléphoné au sujet de Sacha. Après tout, je parlais le russe et, avant d’entrer dans le monde des affaires, j’avais étudié la psychologie. J’étais donc peut-être capable de sortir Sacha de sa dépression. Immédiatement, j’ai quitté l’hôpital pour me rendre chez Sacha.
Quand j’ai vu sa détresse, je me suis souvenu du Rabbi. En effet, quand nous étions arrivés aux Etats-Unis la première fois, nous habitions à President Street, non loin du domicile du Rabbi. Nous le voyions presque chaque jour et il nous aidait, par ses conseils et ses relations, chaque fois que nous avions un problème. J’ai alors décidé d’emmener Sacha au Ohel, près de la tombe du Rabbi. Au milieu de la nuit, j’ai touché la pierre tombale et j’ai supplié: “Rabbi ! Aidez-le ! Il est seul au monde et il ne veut plus vivre ! Aidez-le comme vous nous avez aidés !”
Nous sommes sortis et nous nous sommes quittés. Je savais que j’avais fait ce qu’il fallait, que le Rabbi l’aiderait. Mais je ne pensais pas que cela serait si rapide !
Maintenant plus que jamais, je réalise la grandeur du Rabbi ! ”

Avraham Berkowitz
traduit par Feiga Lubecki