La vie était dure dans le village de Chernestra (Chernyy Ostrov) en Ukraine au début du 20ème siècle. Si dure qu’Israël Dov Waxman (que tout le monde appelait Berel) décida de quitter sa femme, Ra’hel et ses enfants pour tenter sa chance aux États-Unis. Il espérait pouvoir rapporter assez d’argent pour nourrir sa famille et peut-être même les faire le rejoindre un jour sur les rives si lointaines de l’Amérique.
Avant que Berel ne monte dans le train qui l’amènerait vers le port, là où il prendrait le bateau pour New York, son père Mechoulem Zousia le prit à part pendant un instant :
– Mon fils ! supplia le vieil homme. Je veux que tu me jures que, quoi qu’il arrive, jamais, non jamais tu ne travailleras le Chabbat, notre jour le plus saint !


Lui-même un ‘Hassid de toutes les fibres de son âme, Berel était désemparé et peiné : comment mon père pouvait-il seulement suspecter que je transgresse le saint jour du Chabbat ? se demandait-il. Mais il serra la main de son père, l’embrassa avec respect et, conscient de la gravité du moment, promit à son père que jamais, non jamais il ne travaillerait le Chabbat.
A son arrivée à New York, il se rendit à l’adresse d’un Juif originaire du même village que lui. Celui-ci était devenu contremaître dans un des nombreux ateliers plus ou moins clandestins du Lower East Side et il lui donna pour tâche de repasser des chemises. Le travail était dur : depuis tôt le matin jusqu’à dix-huit heures, six jours par semaine. Chaque vendredi, Berel prélevait quelques pennies de son maigre salaire pour acheter des provisions pour le Chabbat et la semaine suivante. Il économisait le reste pour envoyer à sa famille.
Le printemps fit place à l’été qui fit place à l’automne. Le soleil se couchait de plus en plus tôt et bientôt Berel réalisa qu’il devrait manquer quelques heures le vendredi après-midi puisque Chabbat commençait plus tôt. Sachant qu’il perdrait probablement son travail, il décida de n’en rien dire avant le début du vendredi après-midi, ce qui lui permettrait au moins d’empocher la paie de la semaine. Le cœur battant, Berel s’approcha de son patron et expliqua qu’il serait obligé de quitter le travail plus tôt car Chabbat approchait. Très irrité, l’homme ne cacha pas son dégoût pour cette demande extravagante et d’un autre âge, jeta par la fenêtre la planche à repasser de Berel et le prévint qu’il ne devait plus jamais revenir.
Berel se précipita dans la rue et récupéra sa planche. Où aller maintenant ? Chabbat arriverait dans quelques minutes et il n’aurait pas le temps de rapporter sa planche chez lui avant Chabbat puisqu’on n’a pas le droit de porter quoi que ce soit en ce jour sacré. «Je me tenais là au milieu de la rue, contemplant mon unique moyen de survie et me demandant comment agir», raconta-t-il par la suite.
Désespéré, il entra dans le premier magasin venu, un pressing tenu par des Chinois : le propriétaire accepta de lui garder sa planche à repasser pour un jour. Soulagé bien qu’anxieux, Berel se dirigea alors vers la synagogue la plus proche pour accueillir la Reine Chabbat.
Ce fut un Chabbat difficile. Berel était seul dans un pays étranger, sans famille et sans revenus. Mais sa foi en D.ieu restait intacte.
Après la fin de Chabbat, Berel retourna vers le pressing et demanda à l’employé derrière le comptoir de lui rendre la planche à repasser, sachant fort bien que l’homme pouvait nier tout de go avoir accepté de la garder. Mais, à sa grande surprise, l’homme lui tendit sa planche sans poser plus de questions.
Tandis qu’il déambulait dans la rue sans trop savoir où se diriger avec sa planche sous le bras, quelqu’un l’appela :
– Je vois que vous tenez une planche à repasser. J’ai justement un arrivage de linge à repasser dans les plus brefs délais ! Voulez-vous travailler pour moi ? Si vous travaillez bien, vous pourrez faire des heures supplémentaires !
Cette semaine, Berel travailla aussi bien et aussi vite qu’il le pouvait, sachant que, vendredi après-midi, il perdrait probablement ce travail aussi.
A la fin de la semaine, le nouveau patron de Berel distribua des enveloppes à tous les employés. Berel ouvrit son enveloppe et eut un choc : la somme était bien plus importante que ce qu’il avait gagné dans l’autre place :
– Monsieur ! Je crois que vous vous êtes trompé et que vous m’avez donné l’enveloppe de quelqu’un d’autre !
– Pas du tout ! Je n’ai pas fait d’erreur et je vous réglerai aussi les heures supplémentaires le plus vite possible !
C’est ainsi que Berel comprit que son ancien patron l’avait exploité, l’avait fait travailler honteusement, l’avait payé une misère et ne lui avait jamais payé ses heures supplémentaires.
– A cet instant, j’ai réalisé, raconta-t-il par la suite à ses enfants, que si j’avais conservé mon premier emploi et si j’avais travaillé Chabbat, j’aurais perdu non seulement ma portion dans le Monde Futur mais même ma juste portion dans ce monde-ci également !
Berel garda ce travail jusqu’à ce qu’il trouvât une meilleure place et, quelques années plus tard, put faire venir sa femme et ses enfants à New York.
Maintenant, cent ans plus tard, les arrières petits-enfants et arrières-arrières petits-enfants de Berel respectent Chabbat (et bien plus que cela !) exactement comme il l’avait fait tant d’années auparavant !
J’ai entendu cette histoire de mon beau-père, Rav Nachman Levine qui l’avait entendue de son beau-père, Yits’hak Waxman, le plus jeune fils de Berel.

Rav Menachem Posner – Chabad.org
Traduit par Feiga Lubecki