Le judaïsme hongrois avant la guerre représentait une communauté florissante. Sous l’autorité de l’empire austro-hongrois, celle-ci se développa de façon prodigieuse car elle jouissait de droits sociaux et économiques inconnus dans le reste de l’Europe.
En mai 1938, tout ceci changea dramatiquement. La Hongrie s’était rapprochée de l’Allemagne nazie et, tout naturellement, promulgua un décret sur les Juifs. Le chef du gouvernement, Kalman Karni, tenta de s’interposer et de calmer les antisémites avec ce premier décret qui limitait le droit des Juifs à exercer certains métiers et à pratiquer l’abattage rituel.


Une fois que la Hongrie rejoignit l’Allemagne dans la guerre, les soldats hongrois furent incorporés de force dans les forces nazies ; tous les droits chèrement acquis par les Juifs depuis 1895 furent brutalement annulés et ceux-ci devinrent des sous-hommes dont le sang ne valait rien. Leurs domaines agricoles furent confisqués sous prétexte qu’ils faisaient partie d’un peuple qui n’avait aucun droit sur la terre de la mère-patrie. Cependant, comparée à la situation des Juifs dans d’autres pays, celle des Juifs hongrois au début fut relativement enviable. Mais le décret prévoyant le travail forcé pour les Juifs âgés de 18 à 52 ans dans des conditions atrocement pénibles était le plus grave puisque M. Kirchenbaum fut évidemment séparé de sa femme et de leurs cinq enfants. «42 000 Juifs trouvèrent la mort dans ces brigades de travaux forcés mais D.ieu m’a protégé. Nombre de fois, j’ai vu la mort de face mais, grâce à des miracles inouïs, je suis resté en vie. Dès que la guerre fut terminée, je suis rentré à Budapest avec l’espoir de retrouver les miens. Mais il ne restait presque plus de Juifs en Hongrie depuis que les Allemands les avaient déportés en masse en mai 1944. En quelques semaines, plus de 450 000 Juifs furent déportés à Auschwitz et y furent exterminés. Certains parvinrent à survivre et j’espérais que ma femme et mes enfants faisaient partie de ces miraculés. C’était un espoir fou puisque mes enfants étaient très jeunes et donc incapables de travailler mais je me rattachais à toutes les spéculations possibles. Comme tous les survivants, j’espérais retrouver la vie d’avant.
J’ai erré de ville en village, de monastère en orphelinat, dans les villes où avaient vécu des proches et des amis de notre famille. J’ai frappé à toutes les portes et fenêtres possibles. Je possédais encore une vieille photo de ma famille, le seul souvenir des jours heureux : combien de gens ont regardé cette vieille photo jaunie et un peu déchirée ! Je me réveillais le matin avec cette seule idée en tête et je parvenais difficilement à m’endormir le soir en pensant que ma femme et mes enfants avaient certainement besoin de mon aide.
J’ai traversé les frontières, j’avais du mal à pénétrer dans les orphelinats et je suis finalement arrivé à Paris en 1947. Alors que j’errai dans la ville, je rencontrai quelqu’un qui apparemment pouvait m’aider et qui me conseilla quelque chose que je n’avais encore pas essayé : le gendre du Rabbi de Loubavitch venait d’arriver à Paris pour y rejoindre sa mère, la Rabbanit ‘Hanna qui venait de sortir d’Union Soviétique et je devrais lui demander conseil et bénédiction. Je n’avais plus rien à perdre : un ‘Hassid du Pletzel (du quartier du Marais) me donna l’adresse de celui qui allait devenir par la suite le Rabbi de Loubavitch. Quand je frappais à sa porte, il me fit entrer, écouta attentivement les détails de mon histoire puis me conseilla d’écrire une lettre à son beau-père qu’il lui ferait parvenir personnellement.
– Rabbi ! m’écriai-je d’une voix étranglée, je n’en peux plus ! Ne m’envoyez pas encore à droite et à gauche !
Le Rabbi m’avait écouté avec beaucoup de sérieux :
– Écrivez sur un papier le nom de votre femme avec celui de sa mère et celui de vos enfants !
Je le fis immédiatement. Le Rabbi prit le papier, se leva et se tourna vers la fenêtre. Après un instant de silence qui me sembla être une éternité, il se retourna vers moi et indiqua une ligne sur le papier : «Vous retrouverez cette fille !»
– Comment vais-je la retrouver ? demandai-je en pleurs.
– Retournez en Hongrie, vous la retrouverez là-bas !
Le Rabbi avait parlé à voix basse mais avec une telle assurance que je fus immédiatement convaincu. Je sentais qu’il savait de quoi il parlait. En y réfléchissant par la suite, c’est très étrange car, même si je suis un Juif croyant, le Rabbi ne m’avait finalement donné aucune indication précise. Ce fut l’un des moments les plus durs de ma vie mais au moins, j’avais appris que ma fille Ro’hele était restée en vie et cela me donna des forces jusque-là inconnues.
J’ai remercié le Rabbi du plus profond de mon cœur et je m’apprêtais à sortir mais le Rabbi me demanda alors de n’en parler à personne, pas avant qu’il n’ait atteint cent vingt ans.
Le jour même, je repartis à Budapest. Le lendemain, je vis dans un journal une annonce à propos d’un orphelinat situé dans un des faubourgs de la ville : de nombreux enfants qui s’y trouvaient n’avaient pas encore été réclamés par leurs parents. Je m’y rendis immédiatement ; à peine étais-je entré dans la cour que j’entendis : «Papa ! Papa !» et, avant que j’ai pu réaliser le miracle qui m’arrivait, Ro’hele se serrait contre moi ! »

Ari Samit
Kfar Chabad n°1452
traduit par Feiga Lubecki