Ceci s’est passé peu avant la fête de Pessa’h 2011. Rav ‘Haïm Slavaticki, Chalia’h (émissaire) du Rabbi à Fort Lauderdale (Floride) entra dans la salle d’attente d’un médecin qu’il connaissait bien. Il voulait lui souhaiter une fête de Pessa’h cachère et joyeuse (selon la formule consacrée) et lui offrir une boîte de Matsot Chmourot, rondes, pétries à la main et à base de farine spécialement « gardée » et protégée de toute humidité. Le docteur l’accueillit chaleureusement et le remercia d’avoir pensé à lui. « Une patiente juive se trouve justement ici, remarqua-t-il devant Rav ‘Haïm, peut-être vous reste-t-il une boîte de Matsot pour elle ? ».

Avec un grand sourire, Rav Slavaticki salua la dame en question et lui proposa poliment une boîte de Matsot, gratuite. Mais il ne s’attendait pas à une réaction aussi violente de sa part : elle se mit en colère et l’insulta presque. « Je ne suis pas croyante, je ne respecte aucune fête juive ! De quel droit voulez-vous m’imposer vos coutumes ? ».

Stupéfait par cette attaque verbale, Rav Slavaticki répondit néanmoins avec courtoisie : « Je suis désolé. Apparemment, nous ne nous sommes pas compris. Je ne suis pas là pour vous vendre des Matsot, je vous les offre gracieusement pour vous permettre de célébrer la fête comme il se doit ! ». Malgré la dignité de son interlocuteur, la dame resta ferme dans son refus et siffla entre ses dents : « Il n’en est pas question ! Laissez-moi tranquille avec vos idées d’un autre âge ! ». Rav Slavaticki lui tendit néanmoins sa carte de visite : « Si un jour, vous avez besoin de moi, vous pouvez me joindre sans problème ! ».

Six mois passèrent. Trois jours avant Roch Hachana, le téléphone sonna chez Rav Slavaticki :

– Bonjour ! Je suis la personne que vous aviez rencontrée dans la salle d’attente du médecin. Je voudrais vous parler.

– Avec plaisir, répondit Rav ‘Haïm qui n’eut pas de peine à se rappeler la scène un peu désagréable d’avant Pessa’h.

– Mon père est hospitalisé ; ses jours sont comptés et sa seule requête est de parler avec un rabbin. J’ignore pourquoi j’avais gardé votre carte de visite mais, comme je ne connais pas d’autre rabbin, je m’adresse à vous.

Deux heures plus tard, Rav ‘Haïm se présenta au chevet du malade. La dame dont il se souvenait bien se trouvait là, avec sa sœur. Dans son lit, l’homme paraissait affaibli et très souffrant.

– A part le fait que nous sommes juifs, annoncèrent les deux femmes, nous n’avons aucun lien avec le judaïsme ou une communauté quelconque. Nos parents ne nous ont absolument rien appris des fêtes ou des coutumes. Maintenant notre père est très malade et nous sommes étonnées qu’il demande à parler à un rabbin.

Quand l’homme aperçut le Rav, ses yeux brillèrent de satisfaction. D’une voix faible, il se présenta, décrivit sa maladie et le pronostic des médecins qui ne lui donnaient plus que quelques jours à vivre. Les deux hommes se mirent à discuter du sens de la vie puis le malade demanda à ses filles de sortir de la pièce.

– Fermez bien la porte ! demanda-t-il à Rav Slavaticki.

Puis il éclata en sanglots. Durant de longues minutes, il fut incapable de parler mais se reprit :

– Je suis né juif et je veux mourir comme un Juif !

– Ne vous inquiétez pas, promit Rav ‘Haïm. Le moment venu, je m’occuperai personnellement de vous faire enterrer dans un cimetière juif !

– Non, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, continua l’homme devant le Rav qui essayait de comprendre ce qu’il voulait dire. Mes parents ne m’ont pas circoncis, continua-t-il. Maintenant que nous sommes seuls dans la pièce, je veux que vous effectuiez le geste qu’il faut… !

– Co… Comment ? s’étrangla presque Rav ‘Haïm. Mais je ne suis pas un Mohel (spécialisé pour les circoncisions) !

– Je vous en prie ! Faites ce qu’il faut, trouvez-moi un… Comment dites-vous, un …Mohel et procédez enfin à cette circoncision !

Sur place, Rav Slavaticki téléphona à deux Mohalim qu’il connaissait et tous deux acceptèrent de venir au chevet du malade pour procéder à la circoncision. Mais là, un autre problème surgit : l’équipe médicale s’opposa catégoriquement à cette opération, vu la gravité de l’état du patient.

– De quoi avez-vous peur ? s’obstina avec ironie le malade. Que je meure ? Et alors ? N’est-ce pas que, de toute manière, mes jours sont comptés…

Mais les médecins refusèrent d’endosser une telle responsabilité. Rav Slavaticki ne baissa pas les bras. Il contacta un médecin qu’il connaissait et, ensemble, ils exercèrent des pressions sur la direction de l’hôpital afin d’accomplir la dernière requête de cet homme. Finalement, on trouva un compromis : la Brit Mila serait effectuée par un médecin venu de New York, agréé par la caisse d’Assurance de l’hôpital.

Contacté, le médecin se montra très ému par cette requête. Dès le lendemain matin, la veille de Roch Hachana, il atterrit en Floride et, l’après-midi, le vieil homme « entra dans l’alliance d’Avraham notre père » et prit le prénom de Chlomo (Salomon). Les nombreuses personnes présentes ne purent s’empêcher de verser des larmes devant ce courage et cette persévérance inattendues de la part d’un homme si âgé. Puis le patient, malgré sa faiblesse évidente, s’adressa à tous ceux qui l’entouraient :

– Vous connaissez certainement l’expression : « Les sentiments de culpabilité juifs ». Sachez que, toute ma vie, je n’ai pas souffert de ce « problème », je n’ai jamais ressenti de problèmes de conscience du fait que je ne pratiquais pas suffisamment mon judaïsme et que je n’en ai rien transmis à mes enfants. Mais quand le médecin m’a annoncé qu’il ne me restait plus que quelques jours à vivre, j’ai repensé à tout ce que j’avais fait dans ma vie. Je n’ai jamais manqué de rien : j’avais de l’argent, une belle maison, des voitures de luxe et même un yacht. Mais je n’avais aucun lien avec moi-même, avec mon âme, avec ce que je suis vraiment. D’un coup, j’ai été submergé d’une grande tristesse à la pensée de ce vide qui avait caractérisé toute ma vie. Je me suis souvenu que je n’avais pas été circoncis et j’ai ressenti soudain le besoin impérieux d’y remédier. Pour mon âme. Des gens ont tenté de me persuader que ce n’était pas important – surtout au vu de mon état de santé. Mais j’ai décidé que je devais y procéder et, maintenant, je me sens prêt à rencontrer mon Créateur.

Quelques jours plus tard, la veille de Yom Kippour, Rav Slavaticki se rendit dans le magasin d’une personne qu’il connaissait et, très ému, raconta cette histoire. L’un des employés présents tendit l’oreille puis demanda à parler à Rav ‘Haïm en privé. « J’ai 38 ans, je viens de Russie. J’ai honte de l’avouer mais moi aussi je ne suis pas circoncis. Mais en entendant votre histoire… Pouvez-vous m’aider à accomplir ce commandement si important ? ».

La même semaine, ce jeune homme entra lui aussi dignement dans l’alliance d’Avraham notre Père.

Durant la fête de Souccot, Chlomo rendit son âme purifiée à son Créateur et avait mérité que son courage influence un autre Juif à l’imiter.

Lévi Shaikevitz – Sichat Hachavoua N° 1611

Traduit par Feiga Lubecki