C’était un jour particulièrement chargé dans ma clinique privée. On était au début des années 80, les malades se succédaient dans mon bureau : j’écoutais leurs doléances (je suis spécialiste du système digestif), je les examinais et prescrivais toutes sortes de remèdes.

Soudain, j’aperçus dans la salle d’attente une silhouette connue : Rav Na’hman Bernhard, rabbin de la communauté Oxford de Johannesburg. Il demanda à être reçu immédiatement et, le connaissant, je compris qu’il ne s’agissait pas du caprice d’une personnalité aussi religieuse soit-elle mais bien d’un problème urgent.

Il entra, en tenant un épais dossier médical :

– Il s’agit d’une dame de ma communauté ; d’après les radios, elle devrait subir une opération de toute urgence. Mais, suivant sa requête, j’ai demandé conseil au Rabbi de Loubavitch en sa faveur et le Rabbi a répondu qu’il ne fallait pas opérer !

– Alors que voulez-vous de moi ? demandai-je surpris.

– J’aurais voulu que vous jetiez un coup d’œil sur les radios et me donniez votre opinion.

A l’époque, les moyens d’investigation n’étaient pas aussi sophistiqués qu’à présent et on était obligé de baser les diagnostics sur la foi des rayons X. Ceux-ci étaient réalisés après injection d’un liquide destiné à repérer les zones atteintes.

Un simple regard sur les clichés suffisait : la tumeur avait atteint la région supérieure du rein droit et je ne pouvais qu’infirmer le diagnostic de mes confrères.

– Je sais, j’ai compris, continua Rav Bernhard, mais le Rabbi insiste qu’il ne faut pas opérer !

Je regardai plus attentivement les clichés mais il n’y avait aucun doute :

– Vous êtes rabbin, remarquai-je aussi courtoisement que possible. Vous n’êtes pas docteur et encore moins spécialiste ! Vous n’avez pas le droit de vous interposer dans une affaire aussi grave ! La patiente doit être opérée immédiatement !

Rav Bernhard hocha la tête avec détermination :

– Il existe surement une bonne raison au refus du Rabbi…

Je dois avouer qu’à ce stade, je faillis perdre patience. La salle d’attente était bondée de personnes qui avaient pris rendez-vous depuis des semaines et ce rabbin outrepassait ses prérogatives – en contestant de plus un diagnostic évident !

Et pourtant, par respect pour sa personnalité et ce qu’il incarnait, je regardai d’encore plus près la radio. Cette fois, je regardai aussi le nom du patient inscrit au bas de la radio : Mme Fendamova. Ce n’était à l’évidence pas un nom juif.

– Depuis quand vous occupez-vous de non-Juifs dans votre communauté ? m’étonnai-je.

– Pas du tout ! protesta Rav Bernhard.

– Mme Fendamova est juive ?

– De qui parlez-vous ? La patiente dont je vous parle s’appelle Mme Levine !

– Et pourtant ! Regardez le nom inscrit au bas de la radio ! Tout s’explique !

Le jour-même, je téléphonai au radiologue qui avait effectué les examens. Il s’avéra effectivement qu’il avait malencontreusement échangé les dossiers des deux patientes ! J’étais hors de moi !

– Vous rendez-vous compte de l’erreur que vous auriez causée si le Rabbi de Loubavitch n’était pas intervenu depuis New York ? Grâce à lui, trois malheurs ont été évités ! Mme Levine a évité une opération inutile, avec les complications éventuelles d’une anesthésie dans son grand âge, Mme Fendamova aura la vie sauve grâce à une opération urgente et vous, vous échappez à un procès pour erreur médicale gravissime !

Mme Levine ne fut donc pas opérée – comme le Rabbi l’avait conseillé. Son infection fut rapidement soignée avec des médicaments.

A des milliers de kilomètres de distance et sans aucun diplôme médical, le Rabbi avait compris ce que des spécialistes chevronnés n’avaient pas pu distinguer. Cet épisode m’a beaucoup appris sur les dangers de l’orgueil médical qui peut mener à des abymes !

Mais ma curiosité ne s’est pas arrêtée là et, depuis, j’ai beaucoup appris à apprécier les enseignements du Rabbi dans tous les domaines de la vie !

Dr Harold Serebro

JEM – Si’hat Hachavoua N° 1684

Traduit par Feiga Lubecki