Je travaillais en tant que Cho’het (abatteur rituel) à Postville, Iowa pour Reb Sholom Mordechai Rubashkin qui y dirigeait une grande entreprise, fournissant en viande cachère des clients du monde entier. Il engageait de nombreux jeunes Cho’hatim qui s’installaient avec leurs familles ; puis il avait engagé des professeurs pour enseigner la Torah aux enfants : de la sorte, il avait construit toute une communauté en pleine campagne, au milieu de l’Amérique. Chaque nouvel arrivant était accueilli chaleureusement, chaque bébé qui naissait représentait un nouvel élève pour l’école juive locale.

Comme j’étais un des premiers à m’être installé à Postville, j’avais établi de très bons rapports avec Rav Chalom Morde’haï et nous avions de longues conversations. Mais, au bout de quatre ans de mariage, nous n’avions toujours pas d’enfants et ma femme s’ennuyait dans ce village, elle n’avait pas sa famille autour d’elle et la solitude lui pesait.

Nous avons réussi à obtenir un rendez-vous en Israël avec une sommité du monde médical, spécialiste de la fertilité. Ma femme voulut s’y rendre immédiatement mais comme nous étions juste avant les fêtes de Tichri et que j’avais beaucoup de travail urgent, je ne voulais pas laisser mon patron se «débrouiller» et persuadai mon épouse d’attendre la fin de Souccot. Elle accepta.

Sim’hat Torah fut très joyeux à Postville bien que nous ne soyons qu’une vingtaine de personnes dans la synagogue. Durant les danses, j’avoue que je n’étais pas vraiment d’humeur à me réjouir. Rav Chalom Morde’haï s’en aperçut et je lui racontai notre intention de nous rendre en Israël pour consulter un très grand spécialiste.

– Pourquoi n’allez-vous pas chez le plus grand des spécialistes ? Allez chez le Rabbi ! Allez prier au Ohel, là où est enterré le Rabbi à New York !

Mais pour moi et pour mon épouse, ce n’était pas envisageable. Nous ne sommes pas des Loubavitch et nous désirions consulter en Israël le plus rapidement possible. Rav Chalom Morde’haï insista : son anniversaire tombait le 28 Tichri et il irait au Ohel à New York, nous l’accompagnerions pour demander une bénédiction au Rabbi et reviendrions à Postville.

Je pensais qu’il parlait ainsi parce que c’était Sim’hat Torah et qu’il avait trinqué Le’haïm («A la vie»). Je ne l’ai pas pris au sérieux.

Mais quelques jours plus tard, à mon retour à la maison après une dure journée de travail, j’entendis un klaxon : Rav Chalom Morde’haï nous attendait dans sa voiture et nous demandait de nous dépêcher car un avion devait nous emmener à New York. Il ne nous laissa même pas le temps d’emporter quelques affaires et, avant que nous ayons pu réaliser ce qui se passait, nous arrivions à l’aéroport.

C’était un petit avion avec seulement quelques passagers ; dès notre arrivée, Rav Chalom Morde’haï loua une voiture et nous sommes arrivés au Ohel à deux heures du matin. Dans la maison adjacente au cimetière Montefiore à Queens, la porte était ouverte, il y avait des tables, des chaises et un grand écran sur lequel passaient en boucle des vidéos du Rabbi. Tout ceci nous a beaucoup impressionné. On nous a proposé des boissons chaudes mais nous voulions juste prier pour avoir des enfants et repartir. Puis Rav Chalom Morde’haï nous apprit qu’on ne porte pas de chaussures quand on se rend au Ohel et que nous pouvions mettre des chaussures en toile à la disposition des visiteurs. Ma femme déclara qu’elle ne souhaitait pas porter des chaussures déjà utilisées par d’autres et il répondit : «Pas de problème, allez-y pieds-nus !»

Nous avons donc franchi les quelques mètres jusqu’au Ohel. J’habitais à Postville et j’avais déjà expérimenté l’hiver au climat continental mais là, le froid de la nuit me fit frissonner. Il n’y a pas de toit au-dessus du Ohel et nous n’avions pas de chaussures aux pieds ! Ma femme était épuisée, elle tremblait de froid et n’en pouvait plus. Elle voulait retourner dans la maison mais je la suppliai : «Nous avons fait tout ce voyage depuis Postville. Cet homme extraordinaire nous a payé le voyage et s’est dévoué pour nous amener jusqu’ici ! Écrivons au moins nos noms et les noms de nos mères pour demander une bénédiction !». Elle accepta. Nous étions tous seuls auprès de la tombe du Rabbi, libres de prier de tout notre cœur. Je parvins à lire tout le livre Maané Lachone malgré le froid intense. Nous sommes retournés à l’intérieur, Rav Chalom Morde’haï nous attendait avec des boissons chaudes réconfortantes. Lui aussi se rendit quelques minutes au Ohel puis nous avons repris l’avion pour Postville.

En nous déposant devant notre maison, Rav Chalom Morde’haï nous demanda très sérieusement : «Avez-vous toujours l’intention d’aller consulter le spécialiste en Israël ?». Mon épouse répliqua : «Nous avons eu tant de mal à obtenir un rendez-vous, nous avons acheté des billets d’avion et il sera difficile de nous les faire rembourser ! Mon patron proposa de tout arranger pour nous, d’obtenir le remboursement des billets d’avion ou d’en couvrir les frais d’annulation, même de m’offrir une augmentation – bref n’importe quoi pourvu que nous restions à Postville… Mon épouse le remercia pour tout ce qu’il avait déjà fait pour nous et lui raconta combien nous avions été émus au Ohel. Mais nous étions décidés à poursuivre nos efforts pour mériter la joie d’avoir des enfants.

Environs une ou deux semaines plus tard, nous avons atterri en Israël. Le médecin procéda à tous les tests et nous attendions les résultats ; au bout d’une demi-heure, le médecin, furieux, entra dans la salle d’attente et demanda à mon épouse : «Pourquoi êtes-vous venue ici ? Ne savez-vous pas que vous êtes enceinte ?».

Nous avons tous les deux éclaté en sanglots et lui avons raconté toute l’histoire. Nous avons téléphoné à Rav Chalom Morde’haï à Postville pour le remercier encore davantage de nous avoir amenés au Ohel : le Rabbi avait répondu à nos prières et nous allions enfin mettre au monde un enfant, un nouvel élève pour l’école de Postville…

Notre fils naquit le 12 Tamouz, le jour de la libération de Rabbi Yossef Its’hak, le précédent Rabbi de Loubavitch. Je me souviens avoir téléphoné à Rav Chalom Morde’haï et lui avoir annoncé que c’était vraiment la fête de la libération pour ma famille ! Il a répondu qu’il se sentait responsable pour notre enfant et s’occuperait de lui. Quand nous sommes revenus à Postville, il a pris sur lui toutes les dépenses pour notre fils : en particulier, il a organisé toute la réception pour la première coupe de cheveux lors de ses trois ans. Ce fut vraiment un événement inoubliable pour toute la communauté.

Notre sixième enfant naquit un 10 Chevat, l’anniversaire du jour où le Rabbi devint officiellement Rabbi et nous l’avons nommé Mena’hem Mendel. Quand on lui demande comment il s’appelle, il répond fièrement : «Je m’appelle Mena’hem Mendel, comme le Rabbi de Loubavitch !».

Nous avons un grand portrait du Rabbi dans notre maison et quand les gens me demandent si je suis un ‘Hassid de Seret-Viznitz (comme mes parents et comme le prouve ma façon de m’habiller) ou un ‘Hassid de Loubavitch, je réponds en souriant :

– Je suis un ‘Hassid de Seret-Viznitz mais je n’en suis pas moins un ‘Hassid du Rabbi de Loubavitch !

Benny Vaksberger – A Chassidisher Derher N° 29

Traduit par Feiga Lubecki
(La Sidra de la Semaine)