Ilan ajusta son sac à dos sur les épaules et salua ses parents, ses frères et sœurs venus l’accompagner à l’aéroport. Ses parents semblaient très inquiets, ses frères et sœurs ne souriaient pas mais lui ne cachait pas sa joie :

– Ne vous inquiétez pas, tout ira bien ! Je vous téléphonerai régulièrement ! Ce n’est pas le bout du monde…

Ilan venait d’achever son service militaire et maintenant, comme tant d’autres jeunes Israéliens, il souhaitait faire le tour du monde, seul. Pour combien de temps ? Il ne le savait pas. Il avait acheté un aller simple et, comme aucune obligation ne le forçait à revenir plus ou moins tôt, il avait décidé de ne rien décider : il rentrerait quand bon lui semblerait.

Il atterrit en Extrême-Orient : comme c’était différent de ce qu’il avait toujours vu en Israël ! Il avait l’impression que le temps s’était arrêté au siècle dernier, des régions entières étaient sous-développées, les gens lavaient leur linge à la main, près du fleuve ; la nuit, ils s’éclairaient faiblement avec des lampes à pétrole…

Au moins, les merveilles de la nature ne manquaient pas : des montagnes immenses, des animaux en liberté, le ciel étoilé, les excursions dans des paysages féeriques… Ilan passa trois ans à randonner, loin de la maison, loin de ses amis, loin de la Torah et des Mitsvot.

Un jour, alors qu’il se trouvait en Thaïlande, ses pas le menèrent dans une région isolée, une île déserte et sauvage du nom de Ko Pha Ngan. Il y vécut trois mois dans une cabane qu’il avait louée à une femme thaïe. Chaque jour, il s’asseyait sur la plage et écoutait le murmure des vagues. Il contemplait l’horizon et observait les vagues qui s’écrasaient sur les rochers.

C’était pour lui des moments de profonde concentration, de réflexion sur les enseignements qu’il avait reçus de divers gourous, de principes contraires qu’il fallait chercher à satisfaire, de forces étranges et effrayantes… Mais il ne pensait pas à D.ieu, à la Torah : il avait entendu tant de bêtises sur les Juifs pratiquants dans son enfance, dans son école qu’il n’allait pas, ici, au bout du monde, s’intéresser à cela. Oui il avait promis de rester en contact avec ses parents mais cela faisait déjà cinq mois qu’il ne leur avait pas téléphoné, par paresse, par manque d’intérêt. Il procéda aux exercices de respiration qu’il avait appris, tout en se tournant vers le soleil qui amorçait déjà sa course vers l’ouest.

Soudain il aperçut un petit objet qui venait de s’échouer sur la plage. Curieux, il le ramassa et n’en crut pas ses yeux : une toupie de ‘Hanouccah ! Avec les quatre lettres traditionnelles : noun, guimel, hé, pé !

Une toupie sur une plage en Thaïlande ?

Comment était-ce possible ? Il n’y avait pas un seul Juif à des kilomètres à la ronde !

Ilan retrouva instinctivement les gestes familiers, l’excitation de faire tourner la toupie le plus longtemps possible, le suspense de prévoir sur quelle lettre elle allait tomber… Il était soudain submergé par les souvenirs d’enfance, son père qui allumait cérémonieusement la Menorah, sa mère préparant de délicieux beignets, les chants et la chaude atmosphère familiale… Il se leva d’un bond et se dirigea vers la cabine téléphonique la plus proche, c’est-à-dire à une demi-heure de marche.

Il se souvenait encore par cœur du numéro et, quand sa mère décrocha le combiné, il comprit qu’elle avait failli s’évanouir en reconnaissant sa voix :

– Ilan ! Comment vas-tu ? Tu nous manques tellement ! Pourquoi n’as-tu pas appelé plus tôt ? Où es-tu ?

– Maman ! Tout va bien ! Je suis à la plage, avec une vue magnifique…

– C’est vraiment le bon moment pour nous téléphoner, Ilane. Papa va justement allumer la Menorah ! Tu peux écouter et participer avec nous !

Ilan se sentit défaillir : ‘Hanouccah ? Une toupie ? Incroyable « coïncidence » !

– C’est ‘Hanouccah aujourd’hui ?

Mais sa voix s’étranglait dans sa gorge. Ému aux larmes, il écoutait son père chanter les bénédictions tandis qu’il serrait très fort dans sa main la toupie qui lui avait été envoyée du ciel ou plutôt de la mer. Les signes qu’il avait reçus ce jour étaient trop évidents, il ne pouvait les ignorer.

Quand il acheva de parler à ses parents, il retourna à la plage et chercha des éléments qu’il pourrait assembler pour construire une Menorah. Il trouva une feuille de bananier et des coques de noix de coco. C’était parfait pour symboliser les huit godets. Quand il contempla son œuvre, il en fut très fier et alluma les bougies que sa logeuse lui avait données.

Non loin de là, quelqu’un d’autre observait la scène et les flammes qui s’élevaient silencieusement devant Ilan, fasciné.

– Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi allumer des bougies d’une manière aussi peu habituelle ? Et pourquoi réfléchissez-vous si profondément ?

– Heu… Ilan cherchait à se souvenir de ce qu’il avait appris au Gan, à l’école maternelle il y avait si longtemps : Oui, c’est une fête juive, une victoire sur les ennemis…

– Une victoire sur qui ?

– La victoire des Juifs sur les Grecs !

– Hum… Je suis grec, je suis né en Grèce ! remarqua l’étranger.

Ilan n’avait pas besoin de davantage de signes.

Le lendemain matin, il prit son sac à dos et se rendit au Beth ‘Habad de Bangkok : il devait en apprendre davantage sur le judaïsme et ne pouvait plus se contenter de ce qu’il avait appris à la maternelle : il y avait là quelque chose de plus profond qu’il se devait de connaître et d’étudier, au moins autant que toutes les philosophies bizarres auxquelles il s’était consacré jusqu’à présent.

Quelques mois plus tard, il retourna chez ses parents en Israël et compléta ses études à la Yechiva ‘Habad de Katamone à Jérusalem. Il se maria et sa maison devint un havre de ‘hassidout pour d’autres jeunes gens comme lui – une véritable satisfaction pour le Rabbi.

Tsivot Hachem

Traduit par Feiga Lubecki