Chaque année, je me pose la même question : comment fêter mon anniversaire ? Cette fois-ci, j’ai décidé d’agir comme le Rabbi l’avait demandé : j’ai invité tous ceux que je connais maintenant dans ma ville de Tioumen (Sibérie), des amis ou de simples connaissances, pas seulement pour une petite fête mais vraiment pour une réunion ‘hassidique.

Autour de la table chargée de toutes sortes de mets appétissants, nous sommes une vingtaine, nous trinquons Le’Haïm (à la vie) et je répète un discours ‘hassidique comme le veut l’usage instauré par nos Rebbeim. J’ai choisi d’évoquer l’histoire du prophète Elicha, le successeur du prophète Elie telle que le relate la Haftara de cette semaine.

Une femme désespérée se présente à lui :

– Ton serviteur, mon mari est mort… Le créancier veut prendre mes deux fils comme esclaves…

– Que puis-je faire pour toi ? répond le prophète. Dis-moi ce qu’il te reste dans la maison.

– Ta servante ne possède plus qu’une fiole d’huile…

– Va ! Emprunte des récipients vides auprès de tes voisines, autant que tu puisses en trouver…

Elle sortit et emprunta toutes sortes de pots et casseroles, de cruches et de jarres. Comme le lui a demandé le prophète, elle commence à verser le peu d’huile qu’elle possède dans un pot qui se remplit à ras bord puis dans une cruche puis… L’huile continue miraculeusement de couler… Jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucun récipient vide dans la maison. Alors le prophète lui conseille : « Va et revends toute cette huile ! Tu pourras alors rembourser le créancier et vivre dans la largesse avec tes enfants pour le restant de tes jours ! ».

Voici comment la ‘Hassidout explique cette histoire qui débute de façon si dramatique :

La femme, c’est la Nechama, l’âme juive. Le prophète, c’est D.ieu. L’âme crie vers D.ieu : « Ton serviteur, mon mari (Ichi) est mort ». Ce mari, c’est aussi Ech, le feu : l’âme constate avec peine que son feu, son enthousiasme n’est plus là : elle a perdu toutes ses forces spirituelles. Le créancier veut prendre les deux enfants en esclaves : l’âme animale veut prendre l’amour et la crainte de D.ieu vers des valeurs étrangères, veut l’asservir à des passions peu recommandables. « Ta servante n’a plus rien dans la maison », l’âme a perdu toutes ses forces, il ne lui reste plus qu’une fiole d’huile, le point central de l’âme juive qui ne peut jamais disparaître.

Je me tourne vers mes nouveaux amis qui m’écoutent attentivement et je continue l’explication ‘hassidique :

« Va emprunter des récipients à l’extérieur… ». Même dans ta situation, tu peux étudier la Torah, tu peux accomplir des Mitsvot ! Même si tu ressens que tu n’es qu’un récipient vide, qu’un corps sans âme, sans amour ni crainte de D.ieu, sans enthousiasme, ne désespère pas ! Agis avec les dernières forces de ton âme, avec l’esprit ultime de sacrifice et, grâce à cela, tu parviendras à remplir les autres récipients !

Oui, leur expliquai-je en termes contemporains, parfois on considère une Mitsva et on se dit que c’est trop dur, on ne comprend pas pourquoi mettre les Téfilines, on n’a pas vraiment envie de respecter le Chabbat, on trouve toujours un prétexte pour ne pas aller à un cours de Torah… C’est alors qu’on doit se souvenir de cette explication ‘hassidique et rassembler tous les récipients vides ! Mes amis ! Il faut continuer, participer aux activités communautaires et continuer de verser l’huile dans ces récipients qui ne demandent qu’à se remplir…

Je m’arrête et, du coin de l’œil, je peux déjà remarquer l’effet de mes paroles sur ces participants qui m’ont honoré de leur présence pour mon anniversaire. Salomon-Chlomo veut parler et, selon la coutume russe dans ce cas, il se verse un petit verre de vodka et se lève. Tous avaient déjà pris la parole et seul lui, le roi Chlomo (ou le tsar Salomon comme l’appellent ses amis), s’était tu. Maintenant c’est à lui de s’exprimer.

C’est un Juif de Kichinev, un homme d’affaires. Je l’avais contacté dans son bureau il y a quatre ans, il avait accepté de mettre les Téfilines pour la première fois et, chaque vendredi, je lui envoyais les horaires de Chabbat avec de petits commentaires. J’avais plusieurs fois tenté de l’inviter chez nous mais sans succès. Il y a quelques mois, il a soudain « atterri » chez nous. Il venait demander un conseil pour une affaire quelconque et cette visite fut suivie de plusieurs autres : il écoutait un cours et parfois, restait pour compléter le Minyan pour la prière. Il acceptait avec joie de mettre les Téfilines, posait des questions, était avide de connaître et de comprendre, comme s’il voulait rattraper tout ce qu’il n’avait jamais connu.

– Monsieur le Rabbin, commence-t-il. J’ai écouté ce discours ‘hassidique et je veux vous dire : il y a quatre ans, vous êtes venu dans mon bureau et vous m’avez demandé de mettre les Téfilines : pour moi, c’était comme des récipients vides, je n’ai pas compris de quoi il s’agissait et pour quoi je le faisais. Vous m’avez demandé, je l’ai fait. Mais maintenant, je peux vous annoncer que les récipients ne sont plus vides ! Depuis quelques mois, quand je mets les Téfilines, quand je prie ou que j’étudie, le récipient n’est plus vide ; même s’il n’est pas encore plein, je commence à comprendre ce que je fais, j’y mets tout mon cœur et toute mon âme !

Monsieur le rabbin, en l’honneur de votre anniversaire, je veux vous remercier et Spassiva (merci) au Rabbi qui vous a envoyé jusqu’en Sibérie pour réchauffer nos âmes et remplir de façon intarissable nos récipients avec tous ces enseignements !

Rav Yerachmiel Gorelik

Chatz Lelo Minyane

Traduit par Feiga Lubecki