Chaque fois que j’entends parler d’élections, je pense à mon père pour qui voter était plus qu’un privilège et une obligation : c’était un acte sacré. Je me souviens particulièrement ce qui lui était arrivé en 1944, le jour des élections alors que la guerre faisait rage en Europe et que Franklin D. Roosevelt briguait un quatrième mandat présidentiel.

Né en Pologne – où les autorités avaient imposé de sévères restrictions au développement économique des Juifs, avaient limité leurs droits civiques et menaçaient même souvent leurs vies – mon père avait fui ce pays pour commencer une nouvelle vie aux Etats-Unis. Profondément religieux, talmudiste émérite, il veillait scrupuleusement à l’observance du Chabbat et des autres Mitsvot, même dans les circonstances les plus extrêmes, même dans des pays dont il ne connaissait pas le langage et les mœurs.
Quand il était enfin arrivé aux Etats-Unis, il débordait de reconnaissance et de joie. Cette nouvelle patrie, il la chérissait de tout son cœur. Le fait que le gouvernement du peuple soit élu par le peuple et pour le peuple était un idéal auquel il avait longtemps rêvé. Il avait fait encadrer ses papiers d’identité qui trônaient fièrement dans la pièce où il étudiait chaque jour le Talmud. Le drapeau américain était posé sur la table les jours de fêtes nationales et il écoutait les discours du Président Roosevelt à la radio avec la même ferveur qu’il étudiait une page de Guemara.
Il avait embrassé le rêvé américain et, au prix de longues heures de travail, il avait réussi à monter un commerce de fourrures à East Broadway. Un seul jour dans l’année, il consentait à une entorse dans son emploi du temps : le premier mardi de novembre, il rentrait tôt à la maison. Voter était pour lui un acte rituel qui requérait une préparation soigneuse, presque autant que la venue du Chabbat. Il se changeait : ma mère avait choisi pour lui une chemise blanche avec des boutons de manchettes en or et son meilleur costume avec cravate en soie. Mon grand-père – qui habitait au rez-de-chaussée de notre immeuble – avait ciré ses chaussures et brossé son chapeau. Tous les adultes se mettaient sur leur trente et un pour l’accompagner au bureau de vote.
Je courrai devant cette petite procession pour leur ouvrir la porte de mon école : c’était aussi mon moment de gloire.
L’officier municipal, plastronnant dans son uniforme majestueux, se tenait à côté du drapeau et observait les votants. C’était un homme imposant, mais il saluait avec respect mon professeur d’anglais, Madame Cunigham. Elle m’avait remarquée et souriait : «C’est la petite fille qui a écrit le poème à propos du drapeau !» dit-elle à l’officier en montrant ma rédaction affichée sur le mur. Il hocha la tête, satisfait, puis aperçut mon père et mon grand-père qui s’apprêtaient à signer le registre.
– Messieurs ! Vous devez ôter vos chapeaux !
Mon père le regarda, incrédule.
– Pourquoi devrais-je enlever mon chapeau ?
– En signe de respect pour le drapeau, Monsieur ! rétorqua le fonctionnaire.
Mon père se raidit, se contint mais ses yeux lançaient comme des éclairs derrière ses épaisses lunettes. Il parlait peu mais quand il parlait, sa voix portait au loin car animée d’une profonde conviction : «Je porte le chapeau parce que je suis juif. Je me couvre la tête par respect pour D.ieu !» déclara-t-il dans son anglais hésitant au fort accent européen.
Ma grand-mère tremblait. Les uniformes la terrorisaient. Elle regarda mon grand-père comme si elle le suppliait silencieusement de ne pas provoquer de scandale mais il l’ignora. Elle parlait bien cette nouvelle langue et prit la parole : «Mon mari est un homme pratiquant. Il a mis plus d’un an pour quitter l’Europe et parvenir jusqu’ici sans jamais enfreindre les lois religieuses…»
– Une minute, Madame ! s’exclama l’officier. Je ne lui demande pas de manger du porc mais simplement d’enlever son chapeau par respect ! Il est maintenant citoyen américain !
Mon père hocha la tête. Il souriait comme il le faisait parfois quand il jouait aux échecs et que son partenaire commettait une faute décisive : «C’est justement parce que je suis américain que je n’ai pas besoin d’enlever mon chapeau ! expliqua-t-il le plus simplement du monde. Nous sommes dans un pays libre. Le drapeau nous enseigne que nous sommes libres. Dans un pays de liberté, un Juif peut porter le chapeau. C’est par ce chapeau que je témoigne du plus profond respect que j’éprouve pour ce pays et cette liberté. C’est ainsi que je signe ce registre et c’est ainsi que je vote !»
L’officier réfléchit à la pertinence de cet argument et ne sut plus que répondre.
Il échangea un regard avec Mme Cunigham et tous deux choisirent de dédramatiser la situation.
Ma mère, ma grand-mère et mon grand-père s’avancèrent et signèrent eux aussi le registre, le visage brillant de fierté. Un par un, ils disparurent dans les isoloirs ; j’entendis le bruit de leurs enveloppes tombant dans l’urne. La mine réjouie, mon père tendit la main à l’officier qui la serra vigoureusement.
Chaque année, alors que je fais la queue pour aller voter, je pense à mon père, au fonctionnaire qui se prénommait Pat et à Mme Cunigham. C’est alors que je regrette de ne pas m’être habillé plus dignement pour cette occasion solennelle. Mais je n’ai jamais manqué une élection. L’héritage de mon père – son respect des valeurs républicaines – demeure intact.

Gloria Goldreich
Hadassa Magazine – Lehaim
traduit par Feiga Lubecki