Une histoire qui n’est pas encore terminée et qui laisse un arrière-goût un peu amer, un jour en haut et un jour en bas… entre ciel et terre pourrait-on dire…

Un après-midi habituel, dans mon Beth Habad de Manali en Inde. Il est entré, avec un regard parfois malicieux parfois rêveur… « Mes » touristes israéliens le regardèrent avec étonnement : il ne correspondait pas à leurs critères, par son âge tout d’abord puisqu’il semblait bien plus mûr que la plupart d’entre eux qui venaient d’achever leur service militaire.

Il me regarde et s’étonne (lui aussi…) :

– Ah bon ? Vous êtes même arrivés jusqu’ici ?

Le « vous » indique qu’il sait très bien qui nous sommes, mon épouse et moi-même, émissaires du Rabbi de Loubavitch pour apporter le judaïsme aux Juifs en tout endroit – même en Inde.

Comme tous les autres visiteurs de notre Beth Habad, il se sent à l’aise, s’assoit et s’étire comme il l’a appris dans les différentes sectes qu’il a fréquentées dans ce pays. Y a-t-il un groupe de méditation qu’il n’a pas connu ? N’a-t-il pas vénéré toutes sortes d’idoles (D.ieu nous en préserve !) ? Il a erré de monastère en ashram, d’un lieu de culte à l’autre… Sa conversation s’avère intéressante : il est cultivé et s’adapte facilement à son interlocuteur, il a l’esprit ouvert et comprend vite…

Je lui parle de judaïsme et il hoche la tête :

– Parfois, avant d’aller dormir, poursuit-il, j’écoute des chants « de circonstance »…

Bizarre… Qu’est-ce que cela signifie ?

– De circonstance ? Que voulez-vous dire par là ?

Il me regarde, comme étonné que je ne comprenne pas :

– Comment ? Toi ? Toi tu ne sais pas ce que sont des « chants de circonstance » ? Par exemple « Le chant des Quatre Mouvements » de Rabbi Chnéour Zalman et d’autres…

J’avoue que je suis de plus en plus déconcerté :

– D’où connais-tu ce chant ?

– Peu importe ! répond-il avec désinvolture, savourant sans doute son effet. Venons-en au fait : que fais-tu ici, Shimi ? Depuis quand t’es-tu installé ici ? Le mouvement Loubavitch veut donc vraiment s’implanter ici ?

J’explique alors que j’offre aux touristes juifs, israéliens surtout, tous les services d’un Beth Habad, l’adresse indispensable quand on est loin de tout, matériellement et spirituellement.

– Tu sais, continue-t-il, je suis né un jour très spécial. Je suis né ‘Hay Elloul, le 18 Elloul…

– Ah bon ? Je vois que vous connaissez pas mal de détails sur le ‘hassidisme.

– Oh oui ! D’ailleurs je m’appelle Eytane et tu vas certainement me faire remarquer que ce sont les mêmes lettres que le mot Tanya.

D’où venait-il ? Ses connaissances m’étonnaient. Avait-il reçu une éducation ‘hassidique et avait-il tout laissé tomber ? Ou avait-il appris quelques bribes de ‘hassidout au cours de ses séjours en Inde ? Tout était possible. Je lui proposai donc :

– Alors viens mettre les Téfilines !

– Ah non ! protesta-t-il. Je ne l’ai jamais fait et je ne le ferai jamais !

– Mais alors raconte-moi d’où connais-tu tout cela : le chant des Quatre Mouvements, ‘Hay Elloul, Eytane, Tanya…

– Ah, c’est une longue histoire. Je suis un ancien élève de Rav Shabtai Slavaticki d’Anvers !

C’est ainsi que commença ma relation avec Eytane. Plus je lui parlais, plus je comprenais que j’avais devant moi un personnage peu commun. Chaque jour, il entrait au Beth Habad, feuilletait les livres et écoutait mes cours tout en commentant d’un ton méprisant : « Des histoires de grand-mère… ». Malgré tout, il tenait à assister aux cours de ‘Hassidout chaque soir ; je le voyais feuilleter des livres de Lettres du Rabbi, cherchant sans doute des réponses à des questions existentielles… Ceci dura trois semaines ; à chaque fois, je lui proposai de mettre les Téfilines et il refusait avec un sourire narquois. Mais je persistais jusqu’à ce qu’un jour il accepte. Il les mit, récita la bénédiction et le Chema Israël, puis m’informa qu’il repartait…

* * *

Un jour, je rencontrai Rav Shabtai Slavaticki et lui demandai à brûle pourpoint s’il se souvenait d’un certain Eytane. Oh oui, il s’en souvenait – bien que d’innombrables Juifs entrent chaque jour dans son Beth Habad. Eytane était arrivé un jour tout droit de l’Inde, avec des questions à n’en plus finir. Il avait étudié le Tanya en profondeur mais il refusait tout acte religieux. Comme un blocage.

Puis il avait disparu sans dire au revoir. Souvent, continua Rav Slavaticki « je pensais à lui, à cette âme qui se cherchait…

« Le jour de Roch Hachana, alors que dans la prière, je prononçais les mots : « Et toute créature saura que c’est Toi qui l’a créée… » (je m’en souviens comme si c’était hier, poursuivit-il d’un ton rêveur), la silhouette d’Eytane s’imprima dans mon esprit : Où es-tu Eytane ? me demandais-je ! Maître du monde, il désire se rapprocher de Toi mais n’y parvient pas. Un véritable blocage intérieur. Comme une muraille qui traverse son cœur. Aide-le ! ». Et soudain, j’ai senti qu’on me tapait amicalement dans le dos. Je me suis retourné et… c’était Eytane ! Je n’en croyais pas mes yeux ! Oui, c’était lui, en tee-shirt et en short, avec les cheveux ébouriffés, comme s’il était venu en toute hâte…

J’ai terminé ma prière et je suis sorti avec lui, pour ne pas troubler l’assistance en pleurant devant tout le monde et pour ne pas lui faire honte de son accoutrement alors que tous étaient vêtus en habits de fête. Je remarquais que déjà des regards incrédules me suivaient…

Je me suis assis avec lui dans la cour. Il avait du mal à parler. Puis il balbutia :

– J’habite maintenant en Allemagne. Ce matin comme d’habitude, je me suis assis sur le tapis à la mode indienne pour méditer, j’avais fermé les yeux et j’essayais de me concentrer. Mais je n’y parvenais pas. Malgré toutes les techniques que j’avais acquises en Inde. Quelque chose de bien supérieur à moi m’en empêchait. Je me suis levé et j’ai regardé le calendrier : c’était Roch Hachana ! Une sorte de tempête s’est emparée de moi, jamais je n’avais ressenti cela un jour de Roch Hachana. Quand j’ai constaté que ce n’était pas si simple, je n’ai fait ni une ni deux et je suis monté dans un train pour Anvers pour vous écouter sonner le Choffar et prier avec vous, Rav Shabtai !

– Comment ? Tu sais bien qu’il est interdit de prendre le train un jour de fête juive !

– Oui mais je me suis dit que, pour sauver une vie, n’est-ce pas, je pouvais me le permettre ! Et il s’agissait de ma vie, vous comprenez…

* * *

Où es-tu maintenant Eytane ? Nul ne sait où tu as à nouveau disparu ! Te promènes-tu encore comme un jeune homme que tu n’es plus ? On peut se poser des questions à 15 ans, à 20 ans mais il arrive un moment dans la vie où il faut savoir poser ses valises et se prendre en main !

Eytane, nous t’attendons ! Eytane, D.ieu Lui-même t’attend ! Écoute le son du Choffar ! Reviens !

Rav Shimi Goldstein et Menachem Ziegelboim – Sipour Chel ‘Hag

Traduit par Feiga Lubecki