Dans l’Union Soviétique d’après-guerre, la plupart des gens ne réfléchissaient qu’à la façon dont ils pourraient mener une vie aussi normale que possible dans ces conditions.

Nul n’imaginait même pas pouvoir un jour quitter ce pays et donc, chaque parent souhaitait que son enfant reçoive une éducation poussée : fréquenter l’école puis l’université et, ainsi, acquérir un métier pour la vie.

Mon père n’avait pas la tête dans le ciel. Il avait les deux pieds fermement posés sur le sol et était connu pour être pragmatique, terre à terre. Reb Mendel Futerfass l’avait une fois décrit ainsi : «Un homme intelligent n’est pas celui qui parle d’une façon intelligente, en racontant des anecdotes piquantes. Un homme intelligent est celui qui agit de façon intelligente. Et ton père était de ceux-là !».

Cependant, mon père insistait qu’à cette période, alors que des vents hérétiques soufflaient dans les rues et que le but principal du système éducatif était d’endoctriner la prochaine génération dans les idéaux du marxisme et du léninisme, il était dangereux d’envoyer un enfant à l’école. Selon lui, un enfant devait et pouvait maîtriser les connaissances de base (lecture, écriture, calcul) à la maison. Le reste de son développement intellectuel pouvait être obtenu par l’étude du Talmud et ses commentaires ainsi que de la ‘Hassidout – bien mieux qu’avec des études séculières.

«Quant à la Parnassa (le gagne-pain), il n’est pas nécessaire de s’inquiéter ! continuait-il en citant le dicton de nos Sages : «Celui qui donne la vie donne de quoi vivre !». Il n’est pas nécessaire que mon fils devienne ingénieur ou docteur. Il vaut mieux qu’il gagne sa vie de façon simple mais qu’il demeure un Juif loyal à sa foi, aux qualités de cœur et d’honnêteté traditionnelles. Il doit continuer la noble chaîne en or de notre Patriarche Avraham et la transmettre aux générations futures !»

Quand mon frère Berel grandit, mon père lui trouva un travail dans une usine, en espérant que, bientôt, il pourrait ouvrir une usine à lui. Berel apprit rapidement le métier et s’adapta à ce travail. Mon père ouvrit alors sa propre usine, ce qui nous permit de vivre jusqu’à ce que nous quittions le pays en 1971. Nombre de Juifs habitant alors comme nous à Samarkand mais aussi à Tachkent l’imitèrent et purent ainsi vivre à peu près normalement : on comptait parmi eux d’anciens diplômés d’universités en vogue…

De nos jours, il est courant de rencontrer des gens qui gagnent leur vie en exerçant un métier qui n’a rien à voir avec les diplômes qu’ils ont pu obtenir. Il est devenu habituel de changer de travail au cours de sa carrière professionnelle. Mais certains parents vivent encore avec la «maladie», l’obsession que leur enfant doit posséder des diplômes. Ce qui est important à leurs yeux, ce n’est pas dans quel domaine il est doué mais quel métier lui offrira le meilleur salaire. On peut trouver aujourd’hui des chirurgiens qui sont certifiés mais qui manquent de la précision et de l’adresse nécessaires pour une tâche aussi délicate et dangereuse. Que D.ieu nous préserve de ces professionnels bardés de diplômes !

Je connais un homme qui est responsable d’une société fournissant des programmes d’ordinateurs. Parmi ses nombreuses tâches, c’est lui qui engage des nouveaux employés. Il m’a confié un jour : «C’est incroyable ! J’ai engagé des gens qui possèdent des diplômes d’informatique d’universités prestigieuses. Mais ils ne sont pas aussi performants qu’un étudiant de Yechiva qui a passé des années à étudier le Talmud puis a suivi un cours de trois mois pour s’initier à l’informatique !».

Quand j’étais enfant, mes parents et d’autres gens comme notre professeur informel Reb Bentsion (Bentcha) Maroz tentaient de nous donner le sens des priorités à cet égard.

Un jour, un de nos camarades arriva dans notre «école» (une classe clandestine de ‘Héder située dans une cave…) et se vanta que sa mère l’avait inscrit dans une «vraie» école : ainsi il pourrait par la suite fréquenter l’université et devenir quelqu’un d’éduqué. «Et vous, demanda-t-il avec dédain, qu’allez-vous devenir ?»

Juste à ce moment, Reb Bentcha entra et entendit ce qu’il venait d’annoncer. A cette époque, nous étudions dans le livre de Devarim (Deutéronome), le verset suivant : «Marchez derrière Hachem votre D.ieu, craignez-Le… servez-Le et attachez-vous à Lui».

Reb Bentcha qui testait souvent les élèves se tourna vers le garçon en question et lui demanda d’expliquer le verset. L’enfant traduisit mot-à-mot mais Reb Bentcha fit une grimace et exigea qu’il en donne le sens véritable.

Il reprit le verset, l’expliqua aussi bien que n’importe lequel d’entre nous l’aurait fait mais Reb Bentcha n’était toujours pas satisfait et demanda qu’il s’y reprenne une troisième fois. Maintenant, nous pouvions comprendre par le ton de sa voix qu’il se retenait d’exprimer sa colère : il fit un geste menaçant, ordonnant à l’élève de bien regarder son livre. Nous, nous étions cloués de frayeur, ne comprenant pas où il voulait en venir alors que notre camarade avait, selon nous, donné la bonne traduction. Reb Bentcha s’écria alors avec son intonation et sa vigueur si typiques :

– Quel est le sens de ce verset ? Moi je vais te le donner !

Il continua avec le ton mélodieux caractéristique du ‘Hassid :

– Marchez derrière Hachem votre D.ieu signifie de marcher «seulement» derrière Hachem, votre D.ieu ! Craignez-Le : n’allez pas dans une école communiste ! Servez-Le : méprisez une école communiste ! (Et là, pour décrire ce genre d’écoles, il fit usage d’expressions que je ne peux me résoudre à retranscrire ici). Tu comprends maintenant le sens de ce verset ? Alors répète-le après moi !

Après une telle leçon, le garçon comprit qu’il n’aurait pas dû se vanter de son inscription dans cette école. Heureusement, l’atmosphère ‘hassidique dans laquelle ce garçon vivait exerça une influence positive sur lui et il devint un jeune ‘Hassid qui éleva une belle famille, avec des enfants et des petits-enfants remarquablement pratiquants.

Il m’arriva un jour une autre histoire. Durant le cours d’écriture, mon ami Morde’haï Goldschmidt avait oublié son encrier. Je n’ai pas voulu le laisser tremper sa plume dans mon encrier et lui fis remarquer qu’il aurait dû apporter le sien. Reb Bentcha remarqua la scène mais ne dit rien.

Un instant plus tard, il me demanda :

– Hilke, as-tu récité Modé Ani ce matin ? (Modé Ani est la première phrase que nous récitons en nous réveillant, pour reconnaitre et remercier D.ieu de nous avoir rendu notre âme après une nuit de sommeil).

– Oui, bien sûr !

– Alors explique-moi le sens de cette phrase.

Je le fis du mieux que je pus mais, bien sûr, Reb Bentcha m’interrompit et, avec le ton qu’il employait pour punir quelqu’un, il me gronda :

– Ce n’est pas comme cela qu’il faut l’expliquer ! Modé, c’est Bitoul, l’effacement de soi. Cela signifie que, quand ton ami te demande un peu d’encre, tu dois la lui donner !

Puis il continua à expliquer le reste de la phrase dans la même veine.

– Maintenant tu sais ce que signifie Modé Ani ?

Ces scènes étaient typiques de la méthode d’éducation ‘hassidique et sont restées gravées dans nos mémoires à vie.

Rav Hillel Zaltzman – Samarkand

Traduit par Feiga Lubecki