Il s’appelait Avroumele Greenbaum et avait perdu toute sa famille pendant la Shoah. Lui-même n’avait survécu que miraculeusement et, après la guerre, s’était installé en Amérique. Pour lui, le judaïsme était un poids dont il fallait se débarrasser et qui ne devait plus intervenir dans sa vie. Il changea même de nom, se fit appeler Aaron Green, déménagea le plus loin possible de tout centre juif, précisément en Alabama et se maria, sans le faire exprès, avec une femme juive.

Le jour où son fils Jeffrey atteignit l’âge de treize ans, pour marquer l’événement, Aaron ne voulait pas entendre parler de célébration à la synagogue pour la Bar Mitsva. Par contre, il décida d’emmener son fils dans un immense centre commercial où il pourrait acheter ce qui lui plairait.

Ils entrèrent dans un grand magasin où on proposait toutes sortes de gadgets électroniques, plus sophistiqués les uns que les autres. Mais au lieu d’admirer toutes ces merveilles de la modernité, l’œil de Jeffrey fut attiré inexplicablement par un autre magasin, situé en face, un magasin d’antiquités ! Il semblait fasciné, incapable de s’intéresser à autre chose qu’à l’objet insolite dans la vitrine : « Je le veux ! Je ne veux aucun de ces appareils modernes qui seront démodés l’année prochaine ! Je veux cela ! » insista-t-il en pointant du doigt une simple Menorah en bois. C’est cela que je veux pour ma Bar Mitsva ! ».

Son père était incrédule et même catastrophé. Il était prêt à laisser son fils acheter n’importe quoi dans ce gigantesque centre commercial mais c’était cela qu’il choisissait justement ? Il tenta de le raisonner. En vain. De guerre lasse, ils entrèrent dans le magasin d’antiquités et demandèrent combien coûtait la Menorah dans la vitrine – certainement beaucoup moins cher que les objets proposés dans le magasin en face, après tout ce n’était qu’un peu de bois…

Mais le propriétaire du magasin s’excusa :

– Je suis désolé mais cet objet n’est pas à vendre !

– Comment ? Nous sommes bien dans un magasin ici, n’est-ce pas ? Je suis prêt à payer très cher s’il le faut !

– J’ai découvert l’origine de cette Menorah, expliqua patiemment le propriétaire. C’est un déporté qui la confectionna pendant la guerre. Il lui fallut beaucoup de temps pour ramasser le bois, trouver les outils et les clous pour assembler ces morceaux… La Menorah subsista mais celui qui l’avait construite malgré toutes les difficultés ne survécut pas. C’est un objet de collection, ce n’est pas un objet utilitaire.

– Mais je la veux, s’obstina Jeffrey qui, en bon enfant américain savait comment obtenir ce qu’il voulait. Il trépigna, se roula par terre, hurla tant et si bien que son père, dépité, proposa une très grosse somme pour acquérir l’objet tant convoité.

Finalement, le propriétaire ne pouvait plus refuser une offre aussi alléchante et accepta de se séparer de la Menorah.

Jeffrey était si heureux que son père ne regretta pas d’avoir cédé à son caprice. Il prit la Menorah dans sa chambre et jouait avec tous les jours.

Un jour, ses parents entendirent un grand bruit et accoururent : la Menorah s’était brisée et gisait sur le sol en morceaux. Jeffrey était paniqué et malheureux tandis que son père ne put s’empêcher de le gronder pour sa maladresse : un objet si cher et d’une si grande valeur historique… Puis il se reprit et proposa de recoller les morceaux un à un.

Alors qu’il manipulait un des débris, Aaron remarqua un papier qui était inséré à l’intérieur : il le retira délicatement et se mit à lire l’écriture très fine et déjà pâlie par le temps, une écriture qui lui était familière… Il sentit que ses yeux se gonflaient, que les larmes l’assaillaient et il s’évanouit.

Affolés, sa femme et son fils le ranimèrent avec un verre d’eau :

– Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Je vais vous lire la lettre, elle est en yiddish et je vais vous la traduire :

« A quiconque trouvera cette Menorah. Je veux que vous sachiez que je l’ai confectionnée sans savoir si je pourrais m’en servir. Qui sait si je serai encore vivant d’ici ‘Hanouccah ? Cette guerre est si féroce que je n’ai pratiquement aucune chance de survivre. Mais si la Providence amène cette Menorah entre vos mains, vous qui lisez cette lettre, promettez-moi de l’allumer pour moi, pour ma famille et pour tous ceux qui auront péri dans cette guerre simplement parce qu’ils sont juifs » !

Aaron Green essuya encore ses larmes et ajouta d’une voix tremblante :

– Cette lettre… Cette lettre est signée par mon père !

Toute la famille était sous le choc. Comment la Divine Providence avait-elle pu dévoiler l’existence de cette lettre précisément en Alabama, comment Jeffrey avait-il pu être attiré particulièrement par cette Menorah si simple ? Aaron réalisa combien son père de mémoire bénie aurait voulu qu’il continue la tradition familiale et qu’il éduque ses propres enfants dans le respect du judaïsme. Petit à petit, toute la famille se réappropria son héritage spirituel et revint à la pratique d’un judaïsme fier et apaisé.

Oui la fête de ‘Hanouccah, de l’inauguration renouvelée du Temple peut et doit s’accompagner d’une dédication renouvelée de tout notre être aux valeurs éternelles de la Torah.

Yerachmiel Tilles (d’après ‘Haïm Berkowitz) – Ascent

Traduit par Feiga Lubecki