J’ai grandi en Russie dans une famille Loubavitch, très proche de celle du Rabbi. Rav Chnéour Zalman Vilenkin, mon grand-père, était très ami avec le père du Rabbi et, de plus, avait eu l’honneur d’être le professeur particulier du Rabbi dans sa jeunesse.

Notre famille était très pratiquante, à une époque où l’attachement au judaïsme était considéré comme un crime en Union Soviétique. Ma mère couvrait les fenêtres de la maison afin que personne ne la voit allumer des bougies avant Chabbat.

Après la fin de la guerre, nous avons pu quitter ce pays avec d’autres Juifs porteurs de (faux) passeports polonais ; nous avons passé quelques mois dans des camps de Personnes Déplacées en Allemagne puis avons rejoint la France et, enfin, les États-Unis. La Société d’Aide aux Immigrants Juifs (HIAS) nous a assigné un appartement à Cleveland mais, en route, nous avons obtenu une audience privée avec le Rabbi à New York. C’était en 1953, j’avais treize ans. Mon grand-père avait du mal à marcher mais, dès qu’il entra, le Rabbi se leva et vint à notre rencontre ; il demanda plusieurs fois à mon grand-père de s’asseoir mais celui-ci refusa par respect. Puisqu’il ne voulut pas s’asseoir, le Rabbi resta lui aussi debout, conformément aux lois du respect des professeurs.

Après quelques années passées à Cleveland où ma mère ne se sentait pas à l’aise, toute la famille s’installa à New York. Même si la vie dans le quartier ‘hassidique de Crown Heights était plus facile et plus agréable, ma mère ne cessait de pleurer car ses deux frères, Yossef et Chalom Eliahou Vilenkin étaient restés coincés en Russie, sans permission de quitter le pays. Elle priait constamment pour leur libération et, chaque fois que le Rabbi prononçait un discours aux Congrès de femmes Loubavitch et bénissait chacune des participantes, elle suppliait le Rabbi de promettre que ses frères pourraient eux aussi jouir de la liberté. Mais, pour une raison mystérieuse, le Rabbi lui accordait toutes sortes de bénédictions – sans mentionner ses frères.

Une fois – je crois que c’était en 1970 – je l’ai accompagnée. Alors que nous attendions dans la queue, ma mère me demanda à voix basse mais d’un ton ferme : « C’est peut-être de la ‘Houtspa (audace) de ma part mais je ne sortirai pas d’ici tant que le Rabbi ne m’aura pas accordé sa bénédiction pour mes frères ! ».

Cependant, une fois de plus, le Rabbi la bénit sans mentionner ses frères. Elle prit une profonde inspiration et supplia : « Rabbi ! Une bénédiction pour mes frères ! »

Le visage du Rabbi devint très sérieux et il regarda par terre pendant un long moment. Puis il releva la tête et, avec un large sourire, annonça que D.ieu aiderait ses frères à sortir de Russie la même année et qu’elle les reverrait très bientôt !

Il faut savoir qu’en Russie, de leur côté, mes deux oncles avaient chaque année déposé une demande de sortie qui avait, à chaque fois, été refusée. Découragés, ils comprirent que cela ne servait à rien de demander et qu’ils étaient condamnés à passer le reste de leur vie en Union Soviétique. Ils décidèrent cependant de tenter leur chance encore une dernière fois. C’était juste après que ma mère avait eu la ‘Houtspa d’implorer la bénédiction du Rabbi mais ils ne le savaient pas. Miraculeusement cette fois-là, ils reçurent la permission tant rêvée, sans aucune explication !

Quand ils quittèrent la Russie, Yossef s’installa à Crown Heights (New York) afin d’être proche du Rabbi. Chalom Eliahou s’installa en Israël mais le Rabbi lui envoya un billet d’avion pour qu’il vienne passer les fêtes de Tichri à Crown Heights.

Quand il entra en audience privée, le Rabbi remarqua : « Vous avez de la chance que votre sœur vous a littéralement extirpés de Russie ! ».

Par ces mots, le Rabbi confirmait qu’il était bien conscient des supplications de ma mère durant toutes ces années. Et je suppose qu’il avait été nécessaire qu’elle prie et supplie aussi longtemps pour que la bénédiction lui soit accordée.

Mme Aidel Springer – JEM

Traduit par Feiga Lubecki